En Ulster, la Renaissance n'arrive pas par la peinture ni le théâtre, mais par la conquête et la colonisation : en une génération, la province la plus irlandaise d'Irlande change de langue, de maîtres et de paysage.
Au début de la période Tudor, l'Ulster est la plus gaélique et la plus indépendante des provinces d'Irlande : une terre de forêts, de lacs et de tourbières où règnent de grandes familles gaéliques — les O'Neill de Tyrone, les O'Donnell de Tyrconnell, les Maguire de Fermanagh. On y vit selon la loi de Brehon, on y parle irlandais, et le pouvoir anglais n'y tient guère qu'un point d'appui : le vieux château normand de Carrickfergus, gardé comme une île anglaise au bord de la mer. Les seigneurs gaéliques habitent des tower houses de pierre ; la Réforme, qui bouleverse l'Angleterre, glisse presque sans prise sur cette société clanique et catholique.
Tout se joue au tournant du siècle. De 1594 à 1603, Hugh O'Neill, comte de Tyrone, soulève une confédération de chefs gaéliques contre la Couronne : c'est la guerre de Neuf Ans, la plus grave menace irlandaise du règne d'Élisabeth Iʳᵉ. Après des victoires puis la défaite, O'Neill se soumet en 1603 par le traité de Mellifont. Mais la vie sous la tutelle anglaise devient intenable : en septembre 1607, O'Neill, O'Donnell et près de cent des leurs s'embarquent en secret pour le continent — c'est la Fuite des Comtes (Flight of the Earls), qui laisse l'Ulster sans sa vieille aristocratie et ouvre la porte à tout.
Ce qui suit est l'un des grands actes de la Renaissance des îles : la Plantation d'Ulster. Dès 1609, le vice-roi Sir Arthur Chichester organise la confiscation des terres et leur redistribution à des colons protestants venus d'Angleterre et surtout d'Écosse. On importe une société entière : des « undertakers » qui doivent bâtir, sur chaque lot, un château entouré d'un bawn — cour fortifiée. Des dizaines de châteaux de plantation surgissent, aux pignons et tourelles d'inspiration écossaise (Monea, Tully, Enniskillen), et sur la Foyle, les compagnies de Londres, réunies dans l'Honourable The Irish Society, ceignent la ville neuve de remparts (1613-1619) et la rebaptisent Londonderry. En une génération, l'Ulster gaélique est devenu une terre de colons — et cette fracture, née à la Renaissance, marque encore le pays.
Pouvoirs et conflits
L'Ulster est le dernier bastion de l'Irlande gaélique, et sa soumission ferme la conquête Tudor de l'île. La guerre de Neuf Ans (1594-1603) menée par Hugh O'Neill, la Fuite des Comtes (1607) et la Plantation organisée par Sir Arthur Chichester font passer la province, en vingt ans, de l'indépendance clanique à la colonisation de la Couronne.
Arts, architecture et savoirs
Ici, la marque de la Renaissance est l'architecture de la Plantation : le château à bawn, cour fortifiée imposée à chaque colon. Les bâtisseurs écossais y transposent leurs pignons à redents et leurs tourelles en encorbellement (Monea, Tully), tandis que Londres élève à Derry les derniers remparts urbains d'Europe, restés presque intacts.
Vivre à la Renaissance
La Plantation fait vivre côte à côte deux mondes : les colons protestants, écossais des Basses-Terres et anglais, installés sur les meilleures terres autour de leurs bawns et de leurs villes neuves ; et la population gaélique dépossédée, refoulée vers les hauteurs et les bois. De cette cohabitation forcée naît une société durablement divisée.
Figures
- Hugh O'Neill, comte de Tyrone
- Rory O'Donnell, comte de Tyrconnell
- Sir Arthur Chichester (Lord Deputy)
- James Hamilton & Hugh Montgomery (colons écossais)
- Jacques Iᵉʳ (Plantation)
Repères
- 1594-1603 — la guerre de Neuf Ans (Hugh O'Neill)
- 1603 — traité de Mellifont : soumission de l'Ulster gaélique
- 1607 — la Fuite des Comtes
- 1610 — attribution des terres de la Plantation
- 1613-1619 — remparts de Derry~Londonderry
À voir
- Château de Carrickfergus
- Château d'Enniskillen
- Château de Monea
- Château de Tully
- Château de Dunluce
- Remparts de Derry~Londonderry
Dernière province gaélique soumise, l'Ulster est aussi celle que la Renaissance a le plus radicalement refaite : non par des tableaux, mais par une colonisation dont les remparts de Derry et les châteaux à bawn restent les témoins de pierre.


