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Fonte Gaia — reliefs originaux

✦ Sculpture ✦

Fonte Gaia — reliefs originaux

Jacopo della Quercia

1414-1419 (commande 1408-1409)·Marbre·Santa Maria della Scala (complexe muséal) · Siena

Devant l'œuvre

Ne cherchez pas ici l'éclat du neuf : approchez ces marbres comme des survivants. Suivez la Vierge au centre, puis, de part et d'autre, les Vertus dans leurs niches — repérez la Justice à sa balance, la Prudence à son miroir. Cherchez aux extrémités Adam qui s'éveille et le couple chassé de l'Éden : deux instants bibliques encadrant la cité. Souvenez-vous en regardant : ce que vous avez peut-être vu sur la Piazza del Campo est une copie du XIXe siècle ; l'original, blessé mais authentique, c'est ici, sorti de la pierre par la main même de Jacopo.

Éléments remarquables

Ce ne sont plus des sculptures neuves mais des marbres blessés par cinq siècles d'eau, de gel et de mains : reliefs et figures rongés, arêtes émoussées, visages effacés par endroits. On reconnaît encore, au centre du long panneau, une Vierge à l'Enfant entourée d'allégories des Vertus — Justice, Prudence, Humilité — assises dans leurs niches. Aux extrémités, deux scènes de la Genèse : la Création d'Adam et l'Expulsion du Paradis. Deux figures féminines nues, longtemps posées aux angles, complètent l'ensemble. L'usure elle-même est devenue le sujet : ces fragments disent le temps autant que l'art.

Signification historique et artistique

La Fonte Gaia — la « fontaine joyeuse » — fut la grande fontaine monumentale de la Piazza del Campo, aboutissement d'un aqueduc qui amenait enfin l'eau au cœur de Sienne : un événement civique célébré dans la liesse. Jacopo della Quercia y déploie un programme politique et religieux : la Vierge, patronne de la cité, et les Vertus du bon gouvernement, écho aux fresques de Lorenzetti au Palazzo Pubblico. L'œuvre marque un jalon de la sculpture du Quattrocento toscan, entre héritage gothique et souffle nouveau, et vaut à Jacopo une renommée qui portera jusqu'à Bologne.

Contexte économique, social et religieux

Commandée en 1408-1409, la fontaine ne fut exécutée qu'entre 1414 et 1419, au prix de retards et de refontes du projet (l'ajout des scènes de la Genèse date de 1415). Exposée aux intempéries et à l'usage quotidien sur la place, elle se dégrada peu à peu. En 1858, on remplaça l'ensemble sur le Campo par une copie de Tito Sarrocchi, tandis que les marbres originaux étaient déposés. Ils furent exhibés dans la Loggia dei Nove du Palazzo Pubblico (1904-1989), avant leur transfert et leur restauration à Santa Maria della Scala, l'ancien hôpital face au Duomo, où on les voit aujourd'hui.

Symbolisme & lecture iconographique

L'eau, à Sienne, est un don rare et sacré : la fontaine la place sous la protection de la Vierge, reine de la cité. Les Vertus disent le bon gouvernement — la République se veut juste, prudente, tempérée. Les scènes de la Genèse rappellent l'origine de l'humanité et le péché, mettant l'eau vive de la fontaine en regard de la faute et de la grâce. Les deux figures nues, dites Rea Silvia et Acca Larentia, renvoient au mythe des origines romaines de Sienne, fille de Rome par Senius : la cité s'invente une noble ascendance antique.

Analyse des émotions

Devant ces marbres rongés, l'émotion est d'une autre nature que face à une œuvre intacte : c'est la beauté du temps rendu visible. On devine la grâce des Vertus sous l'érosion, on imagine l'eau qui ruisselait, la foule, les cruches, les siècles de gestes quotidiens. Une mélancolie douce s'en dégage — celle des choses aimées et usées. Et pourtant la force de Jacopo affleure encore : dans un pli, une épaule, un visage à demi effacé, on sent la main d'un grand sculpteur. Ces fragments touchent parce qu'ils sont vrais, fragiles, sauvés.

Secrets & mystères

  • Les marbres de la place ne sont pas les originaux : une copie de Tito Sarrocchi les a remplacés au XIXe siècle ; les vrais, usés, sont à Santa Maria della Scala.
  • La copie de Sarrocchi aurait omis les deux figures nues par pudeur du XIXe siècle.
  • Le nom « Gaia » (joyeuse) évoquerait la fête qui salua l'arrivée de l'eau sur le Campo.
  • Le programme des Vertus fait écho aux fresques du bon gouvernement de Lorenzetti, tout près, au Palazzo Pubblico.
  • Le Metropolitan Museum et le V&A conservent des dessins préparatoires de Jacopo pour la fontaine.

Le saviez-vous ?

La fontaine a connu deux vies. Sur la Piazza del Campo, battue par le soleil, la pluie et les mains des Siennois pendant plus de quatre siècles, l'œuvre s'épuisa lentement. Plutôt que de la laisser mourir en plein air, on prit au XIXe siècle une décision rare : la retirer, la remplacer par une copie fidèle de Tito Sarrocchi, et mettre les marbres blessés à l'abri. Ainsi coexistent aujourd'hui deux Fonte Gaia — l'une, éclatante et copiée, qui continue d'animer le Campo ; l'autre, authentique et fragile, recueillie à Santa Maria della Scala comme une relique de l'art siennois.

Commanditaire

République de Sienne (magistrats de la Commune)

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