Comprendre la Renaissance
Hôtels de ville et poids publics : les palais des marchands
Aux Pays-Bas, le stadhuis (hôtel de ville) et la waag (poids public) sont les deux monuments de toute ville Renaissance : le premier loge le magistrat et sa justice, le second garantit le poids des marchandises et perçoit la taxe. De la Waag de Deventer (1528) à l'hôtel de ville de Delft (1620), ils remplacent le palais du prince — et se lisent comme un programme : Vertus, blasons, devise, tour.
À quoi sert un stadhuis
Un hôtel de ville néerlandais est trois maisons en une. La maison du conseil d'abord : bourgmestres et échevins y siègent, et la salle où ils délibèrent reçoit le plus beau décor de la ville — à Kampen, la Schepenzaal et sa cheminée de pierre blanche, taillée par Colijn de Nole (1543-1545), met sous les yeux des échevins la Justice et la Prudence, miroir du bon gouvernement. La maison de la justice ensuite : on y juge, et l'on y enferme — la tour grise Het Steen, prison comtale du XIIIᵉ siècle, perce encore le toit de l'hôtel de ville de Delft. La maison de la mémoire enfin : la Gravenzaal de l'hôtel de ville de Haarlem, ancien logis des comtes de Hollande, garde la galerie de leurs portraits. Les États provinciaux ont leur variante : la Statenzaal de Groningue (1602), le Statenlogement de Hoorn (1613) pour sept villes.
À quoi sert une waag
La waag est la machine de confiance du commerce. Tout passe sur la balance publique devant des jaugeurs assermentés ; la ville perçoit le droit de pesage et tranche à la balance les litiges entre acheteur et vendeur — bureau des impôts et tribunal du poids, dit-on à Enkhuizen (1557-1559). Chaque place a sa denrée : à Hoorn, la Waag de Hendrick de Keyser (1609) voyait passer jusqu'à trois millions de kilos de fromage par an ; le fromage encore à Alkmaar, où la ville a converti en 1582-1583 une chapelle d'hôpital et l'a coiffée d'une tour à carillon (1597-1603) ; le beurre à Leeuwarden (1596-1598), le lin et la toile à Haarlem (1594-1598), le beurre à la Boterwaag de Nimègue (1612-1613). Deux conversions : à Amsterdam, la porte Saint-Antoine de 1488 devient waag en 1617 quand les remparts reculent ; à Deventer, le chaudron de bronze accroché à la façade de la Waag (1528) rappelle, dit la tradition, le sort d'un faussaire de poids.
Trois générations de bâtisseurs
1528-1571 : les premiers. Deventer ouvre la série en 1528 ; l'hôtel de ville de Hasselt, en grès de Bentheim, aligne vers 1500 et 1550 ses deux pignons ; Zierikzee bâtit en 1550-1554 son hôtel de ville au-dessus de la halle aux viandes, avec les médaillons de Charles Quint et de Philippe II et un Neptune au sommet de la tour ; Nimègue confie en 1554-1555 le sien à Herman van Herengrave ; La Haye élève en 1564-1565 un Oude Stadhuis à cinq Vertus dont l'architecte reste inconnu ; Philippe II paie à Leeuwarden la Kanselarij (1566-1571), neuf statues sous la Providence divine. Ce sont des bâtiments de sujets de l'empereur.
1591-1603 : Lieven de Key et les Frisons. Après la Révolte, le rythme s'emballe. Lieven de Key, maître d'œuvre de Haarlem depuis 1592, signe la Waag de Haarlem en pierre de Namur, puis la plus longue façade Renaissance du pays, l'hôtel de ville de Leyde (1597). La Frise répond : Franeker (1591-1594), double pignon, tour octogonale, Justice au sommet et vingt-sept blasons ; Veere plante derrière son hôtel de ville gothique une tour (1594-1599) à carillon ; Naarden rebâtit en 1601 son stadhuis sous la devise « God regiert al ».
1607-1621 : Hendrick de Keyser et l'apogée. Dokkum enveloppe une maison patricienne (1607-1610) ; Hoorn appelle De Keyser pour sa Waag (1609) ; Bergen op Zoom unit en 1611 trois maisons derrière une façade de pierre de Gobertange ; Bolsward se donne en 1614-1617 l'hôtel de ville le plus orné du Nord ; Zwolle élève en 1614 sa Hoofdwacht ; Hattem date son cartouche de 1619 ; De Keyser rebâtit Delft en deux ans après l'incendie de 1618 ; De Key habille Haarlem vers 1620 ; et Maurice de Nassau paie en 1620 l'hôtel de ville de Klundert, qui porte ses armes. Après 1635, la ligne change : la Waag de Gouda (1668), de Pieter Post, est déjà classique.
Ce qu'il faut regarder
La pierre contre la brique. Une waag se veut entièrement de pierre pour trancher sur les maisons voisines : Namur à Haarlem, pierre de taille à Hoorn. Un stadhuis la réserve au pignon et aux encadrements.
Les Vertus au sommet. C'est la signature du bâtiment public : la Justice glaive en main à Franeker et à Klundert ; Foi, Espérance, Charité et Justice autour du lion à Naarden ; cinq Vertus à La Haye et sur la corniche d'Enkhuizen ; à Nimègue, sept médaillons de vertus civiques et dix-huit frontons à bustes sur l'hôtel de ville.
Les blasons. Ils disent sous quelle autorité on pèse et on juge : Hollande d'un côté, Haarlem de l'autre sur la Waag du Spaarne ; sept villes sur le Statenlogement ; quatre lions pour les quartiers de Frise au perron de la Kanselarij (1621).
La devise et la date. « God regiert al anno 1601 » à Naarden, « Vigilate et orate 1614 » en lettres d'or à Zwolle, « ANNO 1619 » à Hattem : la façade signe et prêche.
La tour. Beffroi médiéval enveloppé (Delft), lanterne d'horloge (Naarden), tour octogonale (Franeker), clocher de bois (Bolsward), carillon (Alkmaar, Veere).
Le vieux noyau sous l'habit neuf. Delft, Haarlem, Dokkum, Bergen op Zoom, Amsterdam, Alkmaar : presque toujours, la Renaissance enveloppe un bâtiment plus ancien au lieu de l'abattre. Cherchez l'asymétrie : elle est l'aveu.
Pour aller plus loin
Lire les façades signe par signe : Reconnaître une façade Renaissance hollandaise. Qui commande et pourquoi : La Renaissance sans roi ; le cadre : Quand commence et finit la Renaissance aux Pays-Bas ? et La Révolte et la naissance de la République. Villes où tout voir en une place : Deventer, Haarlem, Leyde, Delft, Hoorn, Leeuwarden, Kampen, Groningue ; Franeker et Bolsward sont sur l'aire Frise & Groningue. Les fiches classées : Monuments civils et militaires, Sculptures — et le tronc : La Renaissance aux Pays-Bas.
