Devant l'œuvre
Comparez d'abord les deux princes : à Julien vif et tourné répond Laurent replié, le visage dans l'ombre — l'action contre la pensée. Cherchez son regard : vous ne le trouverez pas, il est noyé sous le casque, volontairement soustrait. Descendez vers l'Aurore : voyez comme elle s'arrache au sommeil, le corps encore alourdi, le visage entre veille et rêve. Puis le Crépuscule, qui au contraire s'abandonne, à peine dégrossi. Ces deux figures, l'une montante, l'autre descendante, sont le lever et le coucher faits chair.
Éléments remarquables
Face au tombeau de Julien, celui de Laurent lui répond en miroir. Dans la niche, Laurent, en armure, est assis dans une pose repliée : le coude sur le genou, la main soutenant le menton, le visage plongé dans l'ombre d'un casque. C'est le geste immémorial de la méditation — d'où son surnom, « il Pensieroso », le Pensif. Sur le sarcophage, deux allégories : l'Aurore (Aurora), jeune femme qui s'éveille à regret, le corps splendide et las, et le Crépuscule (Crepuscolo), homme mûr qui sombre dans le repos, le visage à peine achevé. Marbre poli et non finito s'y côtoient encore.
Signification historique et artistique
Pendant du tombeau de Julien, celui de Laurent incarne la vie contemplative — l'homme du recueillement et de la pensée, par opposition à l'homme d'action. Là encore, nulle ressemblance : c'est un type, une idée, non un portrait. L'Aurore et le Crépuscule complètent le cycle des quatre Temps du jour ; avec le Jour et la Nuit d'en face, ils encadrent la mort des princes de l'inexorable passage des heures. L'ombre portée sur le visage de Laurent, son repli, font de cette figure l'une des plus intériorisées de toute la sculpture de la Renaissance.
Contexte économique, social et religieux
Comme le tombeau voisin, il fut commandé par le cardinal Jules de Médicis (Clément VII) pour la Nouvelle Sacristie, après la mort de Laurent, duc d'Urbin, en 1519. Michel-Ange sculpta les figures dans les années 1520-1530 et laissa l'ensemble inachevé lorsqu'il quitta Florence pour Rome en 1534 ; l'installation fut menée à terme par ses collaborateurs. Le duc d'Urbin représenté n'est pas Laurent le Magnifique mais son petit-fils homonyme, mort jeune.
Symbolisme & lecture iconographique
Laurent figure la vie contemplative ; l'ombre sur son visage dit le repli intérieur, la pensée qui se détourne du monde. L'Aurore et le Crépuscule sont les seuils du jour, les moments de passage entre lumière et ténèbres : ils encadrent, avec le Jour et la Nuit, une allégorie du temps qui détruit. L'Aurore qui s'éveille à regret peut se lire comme la douleur de revenir à la vie et à ses peines ; le Crépuscule, comme l'apaisement de s'y soustraire. Tout le programme funéraire répète que rien n'échappe à l'usure des heures.
Analyse des émotions
De tous les Médicis de la chapelle, Laurent est le plus secret : ce visage caché, cette pose recueillie, invitent au silence. On se surprend à baisser la voix. L'Aurore, à ses pieds, serre le cœur : son réveil ressemble à une peine, comme si revenir au jour était souffrir. Le Crépuscule, lui, apaise, tel un soupir de délivrance. Entre ces deux états, veille douloureuse et repos consenti, on éprouve toute l'ambivalence humaine face au temps qui passe. La beauté des corps rend cette méditation sur la finitude étrangement douce.
Secrets & mystères
- Laurent est surnommé « il Pensieroso », le Pensif, pour sa pose méditative.
- Son visage est plongé dans l'ombre du casque : Michel-Ange lui refuse un regard.
- Le duc représenté est Laurent d'Urbin (petit-fils du Magnifique), mort jeune, non Laurent le Magnifique.
- L'Aurore s'éveille à regret, le Crépuscule s'endort : le lever et le coucher personnifiés.
- Comme tout l'ensemble, il fut laissé inachevé en 1534.
Le saviez-vous ?
Contrairement à ce que l'on croit souvent, le prince du tombeau n'est pas le célèbre Laurent le Magnifique, mais son petit-fils, Laurent duc d'Urbin, mort jeune et sans gloire durable — celui-là même à qui Machiavel dédia « Le Prince ». Michel-Ange, refusant la ressemblance, sculpta une figure idéale : peu importait le vrai visage, disait-il en substance, que nul ne se rappellerait dans mille ans. Ainsi le petit-fils obscur reçut, par le génie du sculpteur, une immortalité que sa vie ne lui avait pas value.
Commanditaire
Le pape Clément VII (Jules de Médicis)

