Devant l'œuvre
Placez-vous entre les deux tombeaux du chœur : ils se répondent comme un miroir, et c'est ainsi qu'il faut les lire, en pendant. Approchez des rinceaux qui courent sur les pilastres — feuillages, candélabres, grotesques : cette dentelle de marbre est la signature de Sansovino, d'une délicatesse d'orfèvre. Observez la pose du cardinal : il ne gît pas, il s'accoude, paupières closes, comme endormi — cherchez le naturel de ce demi-sommeil, l'innovation majeure de l'œuvre. Repérez enfin les Vertus dans leurs niches : elles montent la garde autour du dormeur, promesses de salut.
Éléments remarquables
Un vaste tombeau mural en marbre bâti comme un arc de triomphe : hautes colonnes ou pilastres encadrant une niche, entablement et couronnement, frises de rinceaux d'une finesse d'orfèvre. Au centre, le cardinal n'est pas raide sur le dos mais à demi couché, accoudé, comme assoupi. Autour de lui, dans niches et écoinçons, des figures allégoriques de Vertus et des motifs à l'antique. Tout respire l'équilibre serein du plein classicisme romain : symétrie, proportions mesurées, ornement délicat plutôt que pathos. La pierre y est travaillée avec une netteté presque métallique.
Signification historique et artistique
Avec ce monument et son pendant, Andrea Sansovino réinvente le tombeau mural du XVIᵉ siècle. Il abandonne le gisant mort à plat pour une figure à demi redressée, vivante, qui semble seulement dormir : le défunt n'est plus un cadavre exposé mais un homme dans l'attente confiante de la Résurrection. Cette formule, mariant l'arc de triomphe antique et l'allégorie chrétienne, fit école : pendant des décennies, les sculpteurs romains copièrent ces deux tombeaux jumeaux. Ils marquent le passage de la sobriété quattrocentesque à la « maniera moderna » monumentale.
Contexte économique, social et religieux
Vers 1504-1505, Jules II appelle à Rome le sculpteur toscan Andrea Sansovino et lui commande deux tombeaux de cardinaux pour le chœur de Santa Maria del Popolo, alors rénové autour de la nouvelle abside de Bramante. Celui-ci honore Ascanio Maria Sforza, frère de Ludovic le More et grand personnage politique, mort en 1505. Les deux monuments furent déclarés achevés vers 1507-1509. Ils s'inséraient dans un décor total : fresques du Pinturicchio à la voûte, vitraux de Guillaume de Marcillat. L'ensemble faisait du chœur un manifeste du mécénat de la maison della Rovere.
Symbolisme & lecture iconographique
L'arc de triomphe n'est pas un décor gratuit : il transpose sur la mort chrétienne le langage du triomphe antique — le cardinal « triomphe » de la mort par la promesse de la vie éternelle. Le demi-sommeil du défunt figure le « dormir dans le Seigneur » de la tradition chrétienne : non la fin, mais l'attente de la Résurrection. Les Vertus (cardinales et/ou théologales) proclament le mérite du défunt et les vertus qui ouvrent le Ciel. L'ornement à l'antique, enfin, inscrit le prélat dans la continuité prestigieuse de la Rome impériale et chrétienne.
Analyse des émotions
Ce n'est pas un tombeau qui effraie : il apaise. Devant ce cardinal accoudé qui semble dormir, la mort perd son visage macabre pour prendre celui d'un repos serein. On est frappé par l'harmonie de l'ensemble, cette élégance mesurée qui inspire moins l'effroi que la contemplation. La finesse des ornements retient longtemps le regard, comme une broderie de pierre. On en ressort avec une impression de calme cultivé, de mort civilisée par la beauté — bien loin des tombeaux hérissés de squelettes du siècle suivant.
Secrets & mystères
- Ce tombeau et celui de Basso della Rovere forment une paire jumelle, conçue en pendant dans le même chœur.
- Sansovino y réinvente le gisant : le mort n'est plus à plat mais à demi couché, comme endormi — innovation qui fera école.
- Les deux monuments devinrent des modèles copiés par les sculpteurs romains pendant des décennies.
- Ils s'insèrent dans un décor d'ensemble : abside de Bramante, voûte du Pinturicchio, vitraux de Marcillat.
- Le défunt, Ascanio Sforza, frère de Ludovic le More, fut l'un des cardinaux les plus puissants de son temps.
Le saviez-vous ?
Jules II fit venir Sansovino de Toscane et lui confia d'un même geste ces deux tombeaux de cardinaux, à charge de les concevoir comme une paire. Le sculpteur y déploya un tel art de l'ornement — feuillages, candélabres, figures à l'antique — que ses deux monuments devinrent aussitôt des références : on raconte que, des années durant, les tailleurs de pierre romains vinrent les relever et les copier, faisant de ce chœur une véritable école de la sculpture funéraire moderne.
Commanditaire
Pape Jules II (della Rovere)

