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Fontaine des Innocents — architecture utilitaire à Paris (75), monument historique (Classé MH)

Monument

Fontaine des Innocents

1547-1550·Architecture utilitaire·Paris (75)·Classé MH

Contes, légendes & anecdotes

Jean Goujon était probablement protestant. Lors de la Saint-Barthélemy (24 août 1572), il travaillait sur un chantier parisien — peut-être ce bâtiment même. La tradition raconte qu'il fut blessé, fit le mort, et s'enfuit définitivement en Italie. Ses nymphes, elles, restèrent à leur poste d'angle de la rue Saint-Denis. Elles regardèrent passer les charettes de morts, les processions de pénitents, les régiments royaux. Cinq siècles plus tard, elles regardent les touristes des Halles et les étudiants qui piqueniquent sur les marches. La pierre résiste mieux aux guerres de religion que les hommes.

Histoire

La Fontaine des Innocents est la plus ancienne fontaine monumentale de Paris et l'un des chefs-d'œuvres absolus de la sculpture Renaissance française. Commandée par Henri II pour embellir Paris à l'occasion de son Entrée royale dans la ville (16 juin 1549), elle fut conçue par l'architecte Pierre Lescot et sculptée par Jean Goujon — le tandem qui créait simultanément l'aile Lescot du Louvre. À l'origine, la fontaine était une nymphée adossée à l'angle de la rue Saint-Denis et de la rue aux Fers, au bord du cimetière des Innocents (le plus grand cimetière de Paris, depuis le Moyen Âge). Elle comportait trois faces sculptées de bas-reliefs représentant des nymphes aquatiques. En 1788, lors de la vidange du cimetière (dont les ossements furent transférés aux Catacombes), l'architecte Pajou ajouta un quatrième côté et déplaça la fontaine au centre de la place. Les nymphes de Goujon — leurs drapés 'mouillés', leurs corps souples, leur grâce aérienne — sont parmi les plus belles sculptures du XVIe siècle français.

À voir

Récit incarné

Place Joachim-du-Bellay, Paris 1er. Le cœur des Halles — centre commercial souterrain et place arborée. Parmi les passants, les touristes, les groupes de lycéens, la fontaine des Innocents se dresse : une nymphée en calcaire blanc, aux quatre faces ornées de bas-reliefs. De loin, elle semble sobre. De près, elle devient extraordinaire.

Approchez-vous à un mètre. Les nymphes de Goujon vous regardent — ou plutôt, elles regardent au-delà de vous, vers quelque chose d'invisible. Leurs corps sont légèrement tournés, leurs bras gesticulants dans des poses de danse ou d'offrande. Leurs drapés collent à leurs formes comme du tissu mouillé — c'est la technique grecque du drapé mouillé, que Goujon avait apprise dans les traités et les gravures des antiquités athéniennes.

À l'origine, en 1549, cette fontaine était adossée au mur d'angle du cimetière des Innocents — le plus grand ossuaire de Paris, où deux millions de Parisiens dormaient depuis le Xe siècle. Des nymphes vivantes sculptées contre un mur de morts. La Renaissance et le Moyen Âge, face à face.

Lecture architecturale

La Fontaine des Innocents est un édicule à quatre faces en pierre calcaire. Chaque face est composée d'une arcade en plein cintre encadrée de pilastres ioniques, avec un bas-relief de nymphe dans les écoinçons (espaces entre l'arc et le cadre rectangulaire). La frise continue au-dessus des arcades est sculptée de tritons, de dauphins et d'attributs marins. Le dôme qui surmonte l'ensemble (XIXe siècle, reconstruction partielle) n'est pas d'origine — l'édifice original était couronné d'une terrasse.

Symboles à observer

1. Le drapé mouillé : sur chaque nymphe, le tissu semble trempé d'eau — il colle aux formes du corps, révèle les membres, suit la gravité. C'est la technique de Scopas et Praxitèle reprise par Goujon. Approchez-vous pour voir les plis en relief.

2. Les urnes à eau : chaque nymphe tient une urne ou un vase d'où l'eau (autrefois réelle) s'écoulait. L'eau et la sculpture sont une seule chose — une fontaine vivante.

3. Les tritons de la frise : dans la frise continue, des tritons (demi-hommes, demi-poissons) soufflent dans des conques marines. Ce sont les fils de Neptune, maîtres de l'eau. Cherchez leurs queues de poisson en spirale.

4. Les pilastres ioniques : les volutes en spirale des chapiteaux ioniques. Pourquoi l'ionique ? L'ordre ionique était associé par Vitruve à la grâce féminine — parfait pour une fontaine peuplée de nymphes.

Anecdote mémorable

En 1540, le poète Joachim du Bellay (dont la place porte le nom depuis 1979) publia sa Défense et illustration de la langue française — le manifeste de la Pléiade, qui réclamait pour le français la dignité littéraire du grec et du latin. Sept ans plus tard, Jean Goujon sculptait ses nymphes à quelques pas de la rue où du Bellay logeait lors de ses séjours parisiens. La Défense de la langue et la fontaine des nymphes : le même programme, la même ambition, la même époque. La Renaissance française se construisait sur tous les fronts à la fois.

Contexte historique dense

L'Entrée royale de Henri II à Paris (juin 1549) fut l'occasion d'un embellissement monumental de la ville. Henri II voulait faire de Paris une ville digne de Rome — et il commanda la fontaine des Innocents comme l'un des éléments de ce programme. Pierre Lescot et Jean Goujon, qui travaillaient simultanément sur l'aile Lescot du Louvre, firent de la fontaine un manifeste de la Renaissance française : élégance formelle, vocabulaire antique maîtrisé, qualité sculpturale de premier rang.

Échos artistiques

Musique : Ode à la fontainede Pierre de Ronsard, mise en musique par Roland de Lassus (v.1560) — le poème du chef de file de la Pléiade sur les sources et les eaux vives. Peinture : lePortrait de Pierre Lescot(attribué à François Clouet, v.1550) — l'architecte de la fontaine. Sculpture : lesCaryatides de Jean Goujon (Louvre, salle dite des Caryatides, 1550-1551) — le chef-d'œuvre complémentaire, à 500 mètres.

Pour aller plus loin

  • Aile Lescot du Louvre (Paris 1er) — à 600 mètres, le grand chantier parallèle de Lescot et Goujon.
  • Église Saint-Eustache (Paris 1er) — à 300 mètres, la grande église Renaissance des Halles.
  • Tour Saint-Jacques (Paris 4e) — à 400 mètres, le clocher flamboyant du XVIe siècle.

Pour aller plus loin

Œuvre Renaissance associée
Les Cris de Paris
Clément Janequin · c.1528–1540

Fontaine des Innocents (1547-1550) à Paris, place des Innocents au cœur des Halles : Les Cris de Paris de Janequin (ideal_site 'Rue des Barres', proche) est la chanson descriptive des métiers et des vendeurs des rues de Paris. La fontaine des Innocents était entourée des marchands que Janequin décrit.

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