Contes, légendes & anecdotes
Le 16 juillet 1789, deux jours après la prise de la Bastille, Madame de Sévigné aurait été encore là pour voir passer la foule. Elle était morte depuis 93 ans. Mais ses lettres décrivaient avec une précision photographique ces mêmes rues du Marais — les exécutions sur la place de Grève, les carrosses de la cour, les nouvelles de Versailles. Ses lettres avaient anticipé, sans le savoir, le récit de l'effondrement du monde qu'elle décrivait. L'hôtel Carnavalet conserve aujourd'hui sa chambre reconstituée et son bureau de voyage. On peut s'asseoir près de la fenêtre et regarder la même rue qu'elle regardait.
Histoire
L'hôtel Carnavalet est le plus bel hôtel particulier Renaissance de Paris encore visible dans sa cohérence originelle. Construit entre 1548 et 1560 pour Jacques des Ligneris, président au Parlement de Paris, le bâtiment est attribué par les historiens à Pierre Lescot ou à son entourage, avec une décoration sculptée partiellement attribuée à Jean Goujon — les mêmes concepteurs que l'aile Lescot du Louvre. La façade sur cour présente un programme décoratif exceptionnel : les quatre Saisons ornent les dessus-de-porte et les clefs d'arc, dans un style d'une grâce et d'une légèreté que l'on reconnaît immédiatement comme l'école de Goujon. L'hôtel fut acquis en 1578 par la veuve du maréchal de Retz, surnommée 'Carnavalet' (corruption humoristique de 'Kernevenoy'), puis loué à la marquise de Sévigné de 1677 à 1696. En 1880, la ville de Paris en fit le Musée de l'Histoire de Paris — l'un des plus riches musées municipaux français, dont l'entrée en collection permanente est gratuite.
À voir
Récit incarné
Rue de Sévigné, Paris 3e. Une façade de calcaire blanc, haute et sévère, percée d'un portail monumental. Au-dessus du portail : un lion sculpté qui tient les armes de France dans ses pattes. C'est l'hôtel Carnavalet, maison de la marquise de Sévigné, musée de la ville de Paris, chef-d'œuvre méconnu de la Renaissance parisienne.
Entrez dans la cour d'honneur. La façade sur cour est différente de la façade sur rue — plus ornée, plus légère. Cherchez les dessus-de-porte : des figures allégoriques représentant les Saisons. Printemps (couronne de fleurs), Été (gerbe de blé), Automne (grappe de raisin), Hiver (manteau fourré). C'est Jean Goujon ou quelqu'un de son atelier. Ce 'vêtement mouillé' sur les figures allégoriques — ce tissu qui colle au corps, révèle les formes, semble frémir dans la pierre — est inimitable.
Dans le musée, cherchez la reconstitution de la chambre de Madame de Sévigné. La fenêtre donne sur la cour. C'est là qu'elle écrivait ses lettres — ces 1 700 lettres à sa fille Françoise-Marguerite qui inventèrent le style épistolaire français. Elle décrivait, depuis cette fenêtre, l'exécution de la marquise de Brinvilliers (empoisonneuse), le Grand Incendie de l'Hôtel-Dieu, les fêtes de Versailles. Paris, vu depuis cette cour, depuis cette fenêtre Renaissance.
Lecture architecturale
L'hôtel Carnavalet présente le type canonique de l'hôtel particulier parisien du XVIe siècle : corps de logis principal au fond d'une cour, deux ailes latérales, portail monumental sur rue. La façade sur cour est la partie la plus remarquable : deux niveaux de pilastres encadrés de consoles sculptées, dessus-de-porte ornés de figures allégoriques, fenêtres à frontons alternés. L'aile gauche (corps sur la rue des Francs-Bourgeois) fut ajoutée par François Mansart au XVIIe siècle, lorsque l'hôtel fut agrandi.
Symboles à observer
1. Les Saisons des dessus-de-porte : quatre figures féminines allégoriques représentent les Saisons. Cherchez leurs attributs : Printemps porte une couronne de fleurs, Été une gerbe, Automne des raisins, Hiver un manteau.
2. Le lion du portail : le lion tenant les armes de France sur le portail d'entrée est un symbole royal — il rappelle que des Ligneris, le commanditaire, était au service du roi (président au Parlement de Paris).
3. Les mascarons de la cour : dans les clefs des arcades, des mascarons expressifs. Comptez-en 8. Certains sont souriants, d'autres grimaçants. C'est le registre humoristique et grotesque de la Renaissance.
4. La galerie Mansart (XVIIe siècle, aile gauche) : comparez son style avec la cour Renaissance. Mansart est plus académique, plus rigoureux — la fantaisie de Goujon a disparu.
Anecdote mémorable
Le 26 septembre 1680, Madame de Sévigné assiste depuis sa fenêtre au passage du carrosse de la Brinvilliers — la marquise empoisonneuse condamnée pour avoir assassiné son père et ses frères. Elle écrit le soir à sa fille : 'La Brinvilliers est en l'air. Son pauvre petit corps a été jeté après l'exécution dans un fort grand feu. La poussière en est aux vents. Nous en respirons.' Cette phrase — belle, froide, précise — est de la littérature pure. Écrite dans cette maison, depuis cette fenêtre, en regardant la fumée monter au-dessus des toits du Marais.
Contexte historique dense
Le Marais au XVIe-XVIIe siècle est le quartier aristocratique de Paris par excellence. Des Ligneris (1548), la marquise de Retz (1578), la marquise de Sévigné (1677) — l'hôtel traversa trois siècles de noblesse de robe et de cour avant de devenir musée municipal en 1880. La décision de la ville de Paris d'en faire le Musée de l'Histoire de Paris est un acte symbolique fort : le plus bel hôtel Renaissance du Marais devient la maison-mère de la mémoire de Paris.
Échos artistiques
Musique : Airs sérieux et à boirede Michel Lambert (v.1670) — la musique que la marquise de Sévigné écoutait dans les salons de l'hôtel Carnavalet. Peinture : lePortrait de la marquise de Sévignépar Claude Lefèbvre (v.1665, dans le musée) — le visage de la locataire la plus célèbre de l'hôtel. Littérature : lesLettres de Madame de Sévigné (1648-1696) — le chef-d'œuvre de la prose épistolaire française, écrit depuis cet hôtel.
Pour aller plus loin
- Place des Vosges (Paris 4e) — à 300 mètres, la place royale du Marais (1612).
- Hôtel de Sully (Paris 4e) — à 400 mètres, autre chef-d'œuvre de l'architecture du Marais.
- Musée de la Chasse et de la Nature (Paris 3e) — dans l'hôtel Guénégaud (XVIIe s.), à 200 mètres.




