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Les Prisonniers (Prigioni / les Esclaves)

✦ Sculpture ✦

Les Prisonniers (Prigioni / les Esclaves)

Michelangelo Buonarroti

vers 1519-1534·Marbre·Galleria dell'Accademia · Firenze

Devant l'œuvre

Marchez lentement le long des quatre : chacun est à un stade différent d'achèvement, et ensemble ils racontent la naissance d'une statue. Approchez de l'Atlas, dont la tête est encore tout entière prisonnière du bloc : voyez la force qui semble pousser de l'intérieur. Repérez les zones polies contre les zones brutes, les stries laissées par les outils. Ne les regardez pas comme des œuvres ratées, mais comme un geste arrêté : Michel-Ange disait délivrer la figure du marbre — ici, vous surprenez la délivrance en cours. Puis levez les yeux : au bout de la galerie, la figure enfin libérée, le David.

Éléments remarquables

Quatre figures masculines colossales, inachevées, semblent se débattre pour s'arracher au bloc de marbre brut d'où elles émergent. On les nomme d'ordinaire l'Esclave jeune, l'Esclave barbu, l'Atlas (ou Atlante, la tête encore prise dans la pierre) et l'Esclave qui s'éveille. Certaines parties — un torse, une cuisse — sont polies, presque vivantes ; d'autres restent à l'état d'ébauche, marquées des coups de gradine et de ciseau. Le marbre garde partout la trace du geste. Ce ne sont pas des ruines : ce sont des corps captifs, saisis dans l'effort même de naître.

Signification historique et artistique

Les Prigioni sont le laboratoire visible de Michel-Ange et le manifeste involontaire du non-finito, l'inachevé érigé en langage. Prévus pour le monumental tombeau de Jules II — projet démesuré, sans cesse réduit, jamais mené à terme, que Michel-Ange appela « la tragédie de la sépulture » —, ils devaient orner le soubassement, figures enchaînées adossées à des pilastres. Restés dans l'atelier, ils montrent le sculpteur au travail comme aucune œuvre finie ne le pourrait : sa conviction que la figure était déjà dans le bloc, et qu'il suffisait de la libérer.

Contexte économique, social et religieux

Le tombeau de Jules II, commandé en 1505, prévoyait à l'origine une multitude de « Prisonniers » (jusqu'à seize ou vingt), réduits au fil des versions successives. Ces quatre Esclaves furent sculptés vers 1519-1534, puis abandonnés lorsque les Prigioni disparurent du projet définitif. Michel-Ange les donna, ou ils passèrent, au grand-duc Cosme Iᵉʳ en 1564 ; on les installa dans la grotte du jardin de Boboli, où ils restèrent jusqu'au début du XXᵉ siècle avant de rejoindre l'Accademia. Ils y bordent aujourd'hui la galerie qui mène au David.

Symbolisme & lecture iconographique

L'interprétation reste ouverte, et c'est une part de leur pouvoir. Selon certaines lectures anciennes, ces captifs figureraient les provinces soumises par Jules II, ou les arts prisonniers, orphelins à la mort du pape. Une lecture plus philosophique y voit l'âme humaine enchaînée à la matière, luttant pour s'en libérer — le corps prison de l'esprit, thème néoplatonicien cher au cercle florentin. L'inachèvement lui-même fait sens : la forme captive de la pierre est l'image de toute existence qui cherche à advenir.

Analyse des émotions

Rien ne trouble autant que ces corps à demi nés. On croit voir l'effort, entendre presque la lutte du marbre contre lui-même. L'inachevé, ici, ne frustre pas : il bouleverse, parce qu'il rend visible le combat de la création — et, par métaphore, celui de toute vie qui cherche à se dégager de ce qui l'entrave. On ressent une tension physique, presque douloureuse, et en même temps une immense tendresse pour ces figures prisonnières. Beaucoup les préfèrent au David : moins parfaits, ils sont plus humains.

Secrets & mystères

  • Quatre figures inachevées : l'Esclave jeune, l'Esclave barbu, l'Atlas (Atlante) et l'Esclave qui s'éveille.
  • Emblèmes du non-finito : on y voit les outils de Michel-Ange à l'œuvre, coups de ciseau et de gradine.
  • Prévus pour le tombeau de Jules II, projet sans cesse réduit que l'artiste nomma « la tragédie de la sépulture ».
  • Deux AUTRES Esclaves de Michel-Ange, plus achevés (l'Esclave mourant, l'Esclave rebelle), sont au Louvre : ils relèvent d'une phase antérieure du même tombeau, ce ne sont pas ces quatre-ci.
  • Restés dans la grotte de Boboli jusqu'au début du XXᵉ siècle avant l'Accademia.

Le saviez-vous ?

Michel-Ange comparait la sculpture à une libération : la figure, disait-il, existe déjà tout entière dans le bloc, et le sculpteur ne fait qu'ôter le superflu pour la délivrer. Nulle part cette idée n'est aussi tangible que devant les Prigioni, où l'on voit littéralement des corps à demi arrachés à leur gangue de pierre. Que ces quatre-là soient inachevés par renoncement plutôt que par choix ne change rien à la leçon : ils sont devenus, malgré eux, la plus belle illustration de sa conception de l'art.

Commanditaire

Destinés au tombeau du pape Jules II (della Rovere) ; donnés en 1564 au grand-duc Cosme Iᵉʳ @@AVERIFIER

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