Devant l'œuvre
Ne regardez pas seulement le prophète : baissez les yeux vers ses pieds. Là, dans le marbre, Lorenzetto a taillé racines, feuillages et le tronc du genévrier — le décor précis du récit biblique. Cherchez ensuite le dialogue : en face, dans une autre niche, Jonas nu, sortant de la baleine. Les deux se répondent, Résurrection et Ascension. Levez enfin les yeux vers l'oculus de la coupole que le prophète semble contempler : toute la chapelle tire le regard vers le haut, vers la lumière. Souvenez-vous que ce que vous voyez est une pensée de Raphaël, exécutée par d'autres mains.
Éléments remarquables
Un prophète barbu, drapé, campé dans sa niche de marbre. À ses pieds, l'artiste a fouillé la pierre : racines emmêlées, plantes, et le tronc d'un arbre — le genévrier sous lequel Élie, épuisé, reçut le pain et l'eau d'un ange. Ses attributs, une cruche d'eau et un livre (ou le pain cuit sous la cendre selon la tradition), disent l'ermite nourri par la grâce. Le regard se lève vers l'oculus de la coupole. La figure n'est pas de la seule main de Lorenzetto : Raphaël en donna le dessin, et le jeune Raffaello da Montelupo la termina après la mort du maître.
Signification historique et artistique
La chapelle Chigi est un manifeste : Raphaël y conçoit un espace total — architecture, mosaïque, peinture, sculpture — sur le thème de la mort vaincue. Les deux prophètes qu'il dessine pour les niches, Jonas et Élie, s'y lisent en clé chrétienne : Jonas rejeté par la baleine préfigure la Résurrection, Élie enlevé au ciel sur son char de feu, l'Ascension. L'Élie de Lorenzetto n'est donc pas une statue isolée mais le maillon d'un programme spirituel, la traduction dans le marbre d'une pensée de peintre. C'est aussi l'un des rares cas où l'on voit un dessin de Raphaël passer en trois dimensions.
Contexte économique, social et religieux
Agostino Chigi, l'homme le plus riche de Rome, confie vers 1513 sa chapelle funéraire à Raphaël. Le peintre en règle tout, y compris les deux statues de prophètes, mais meurt en 1520 avant leur achèvement. Lorenzetto sculpte Jonas et Élie d'après ses cartons ; Raffaello da Montelupo note avoir terminé la figure « vers 1523-1524 ». Les deux marbres restèrent longtemps dans l'atelier, la dette n'étant soldée qu'en 1552. Plus d'un siècle après, le Bernin restaura la chapelle (1652-1656), ajouta Daniel et Habacuc, et déplaça Élie à droite de l'entrée, sa place actuelle.
Symbolisme & lecture iconographique
Élie, nourri par un ange sous le genévrier puis emporté au ciel dans un char de feu, figure l'Ascension et l'âme qui monte vers Dieu — cœur du programme funéraire de Chigi. La cruche d'eau et le pain disent la subsistance par la grâce, non par l'effort humain. Face à lui, Jonas incarne la Résurrection : ensemble, les deux prophètes de l'Ancien Testament annoncent le Christ et promettent au défunt la victoire sur la mort. Les racines et l'arbre à ses pieds ancrent le miracle dans une nature concrète, tandis que le regard levé oriente tout vers le ciel.
Analyse des émotions
L'Élie de la chapelle Chigi ne cherche pas à foudroyer : il apaise. Dans la pénombre dorée de la coupole, ce prophète tourné vers la lumière donne le sentiment d'une attente comblée, d'un corps qui a cessé de lutter et se remet à la grâce. On perçoit la fatigue de l'ermite au désert, puis la consolation. Face au Jonas plus tendu, Élie incarne la paix de celui qui monte. On sort de cette chapelle avec l'impression d'un lieu pensé pour rassurer devant la mort — moins un tombeau qu'une promesse.
Secrets & mystères
- La statue n'est pas « de Lorenzetto » au sens plein : le dessin est de Raphaël, mort en 1520 avant l'achèvement.
- Elle fut terminée par Raffaello da Montelupo, qui data son intervention « vers 1523-1524 ».
- Élie et Jonas restèrent dans l'atelier jusqu'en 1552, la dette envers le sculpteur n'ayant été réglée que tardivement.
- Le Bernin remania la chapelle un siècle plus tard, ajouta Daniel et Habacuc et déplaça Élie à droite de l'entrée.
- La chapelle Chigi est l'un des rares espaces où Raphaël conçut la sculpture autant que la peinture.
Le saviez-vous ?
La chapelle Chigi porte deux signatures de génie sans qu'aucune main de génie n'y ait vraiment sculpté. Raphaël, peintre, dessina les prophètes ; il mourut avant de les voir en marbre. Lorenzetto, son fidèle, les tailla d'après ces feuilles, aidé du tout jeune Raffaello da Montelupo. Puis, plus d'un siècle après, le Bernin vint compléter l'ensemble et redistribuer les statues. Ainsi l'Élie que l'on admire est le fruit d'une chaîne de mains sur trois générations, toutes au service d'une idée née dans la tête d'un homme mort trop tôt.
Commanditaire
Agostino Chigi, banquier siennois (chapelle funéraire conçue par Raphaël)

