Devant l'œuvre
Ne passez pas devant cette cheminée sans lever les yeux : suivez la procession des petits anges de gauche à droite, comme on lit une portée de musique. Repérez l'ange au clavier qui ouvre le cortège, puis le joueur de cornemuse, le flûtiste : chacun a son instrument, sa pose, son sourire. Notez le fond bleu, qui feint la céramique émaillée pour faire chanter la pierre. Reculez enfin et pensez à ce paradoxe : un foyer, objet de chaleur et d'usage, changé en un petit paradis musical à hauteur de regard.
Éléments remarquables
Une monumentale cheminée de cour, dont la hotte et le manteau se couvrent d'une frise de putti — les « anges » qui donnent son nom à la salle. Aux cheveux dorés et aux petites ailes, ils forment une ronde joyeuse : l'un ouvre le cortège avec un instrument à clavier, un autre souffle dans une cornemuse, un troisième dans une flûte ; ils chantent et dansent. Le fond, peint d'un bleu profond, imite l'effet de la terre cuite émaillée à la manière des Della Robbia et fait ressortir la pierre claire. Guirlandes et rinceaux encadrent la scène. C'est un décor domestique somptueux, pensé pour la vie de cour.
Signification historique et artistique
La cheminée dit ce qu'était le Palais ducal d'Urbino sous Federico da Montefeltro : non une forteresse, mais une demeure d'humanisme et de délices, où même l'objet le plus utilitaire — un foyer — devient prétexte à beauté. Confier à un sculpteur le soin de transformer une cheminée en ronde d'anges musiciens, c'est affirmer que l'art doit envelopper toute la vie, jusqu'à l'intime. Domenico Rosselli, artiste toscan actif à Urbino, y donne son chef-d'œuvre et signe l'un des plus charmants décors profanes du Quattrocento.
Contexte économique, social et religieux
Domenico Rosselli (1439-1498), sculpteur d'origine toscane, travailla au Palais ducal d'Urbino dans les années 1470, où il exécuta frises, encadrements de portes et cheminées ; sa présence y est attestée avant 1474. La Sala degli Angeli tire son nom même de cette cheminée. La salle, l'une des plus prestigieuses du palais, servait à la vie publique de la cour. L'ensemble relève aujourd'hui de la Galleria Nazionale delle Marche, installée dans le Palazzo Ducale.
Symbolisme & lecture iconographique
Les anges musiciens transposent dans l'espace domestique l'idée d'harmonie céleste : autour du feu, symbole de foyer et de vie, tourne une ronde d'êtres purs qui font de la musique le langage même de la concorde. Le bleu du fond évoque le ciel et rappelle la préciosité de l'émail. Dans une cour tout entière vouée aux arts et aux lettres, cette cheminée dit que la beauté et la musique président jusqu'au cœur de la maison. Le putto ailé, hérité de l'Antiquité, mêle ici l'ange chrétien et l'amour antique.
Analyse des émotions
Cette cheminée désarme par sa douceur : impossible de ne pas sourire devant ces petits musiciens joufflus, saisis en pleine fête. Elle dégage une tendresse, une intimité rares dans la sculpture monumentale — on imagine le feu, la cour réunie, la musique. Le bleu du fond ajoute une note de rêve, presque de conte. On éprouve la nostalgie heureuse d'un monde raffiné où l'on prenait le temps de sculpter des anges au-dessus d'un âtre, pour le seul plaisir des yeux.
Secrets & mystères
- La Sala degli Angeli doit son nom à cette cheminée.
- Les anges forment un cortège de musiciens : clavier, cornemuse, flûte…
- Le fond bleu imite l'effet de la terre cuite émaillée (façon Della Robbia).
- Domenico Rosselli, Toscan, travailla aussi aux portes et frises du palais.
- Sa présence à Urbino est attestée avant 1474.
Le saviez-vous ?
Toute une salle du plus célèbre palais de la Renaissance a fini par s'appeler du nom d'un simple ornement de cheminée : la Sala degli Angeli, « salle des Anges ». Preuve que ces putti musiciens de Domenico Rosselli avaient tant charmé la cour d'Urbino que le décor l'emporta sur la fonction : on ne retint plus la pièce pour ses fastes ou ses hôtes illustres, mais pour la ronde d'anges au-dessus du feu.
Commanditaire
Federico da Montefeltro, duc d'Urbino @@AVERIFIER

