Devant l'œuvre
On vient de très loin pour ce petit panneau. C'est le premier choc : la Joconde est minuscule — moins de quatre-vingts centimètres de haut — noyée dans une salle immense et une foule pressée derrière une vitre blindée. Approchez-vous malgré tout. Une femme est assise, tournée de trois quarts vers nous, les mains posées l'une sur l'autre, sur le bras d'un fauteuil dont on devine l'accoudoir. Elle occupe une loggia — regardez au ras des bords, à droite et à gauche, les bases de deux petites colonnes presque coupées par le cadre. Derrière elle s'ouvre un paysage vertigineux de montagnes bleutées, de chemins qui serpentent, d'un pont, et d'une eau qui semble sortir du néant. La tradition l'identifie à Lisa Gherardini, épouse du marchand de soie florentin Francesco del Giocondo : de là son surnom, la Gioconda — la Joconde. Une note d'Agostino Vespucci, en 1503, confirme que Leonardo travaillait alors à ce portrait. Il ne l'a jamais livré. Il l'a gardé, retouché, emporté avec lui jusqu'en France, à la cour de François Iᵉʳ, et le Louvre date aujourd'hui le panneau des seize dernières années de sa vie. Ce qui frappe, c'est l'absence totale de raideur. Rien de la pose figée des portraits de l'époque : le buste pivote, le visage revient vers nous, les mains ferment doucement la composition en pyramide. Leonardo a inventé là un modèle de portrait que trois siècles de peintres copieront. Et puis il y a le fameux sfumato — ce « sans lignes », cette fumée : les contours ne sont jamais tranchés, ils se fondent dans l'ombre par voiles successifs, si fins qu'on n'en compte pas les couches. C'est précisément aux deux endroits les plus expressifs du visage — les coins de la bouche, les coins des yeux — que Leonardo laisse le modelé se dissoudre. De cette imprécision voulue naît le sourire, qui n'en est peut-être pas un : selon l'angle et la lumière, il s'accentue ou s'efface. La beauté du tableau n'est pas dans le détail spectaculaire, mais dans cette respiration entre la figure et le monde derrière elle, comme si la femme et le paysage étaient de la même matière.
Symbolisme & lecture iconographique
Ce n'est pas une scène mythologique : c'est un portrait, et son symbolisme se love dans les détails d'apparence banale.
- Les mains croisées : posées l'une sur l'autre, sans bague ostensible ni geste d'apparat, elles sont le langage convenu de la vertu et de la fidélité conjugale dans le portrait de dame de la Renaissance. Elles ferment aussi la pyramide de la composition, stabilisant toute la figure.
- Le voile transparent sur les cheveux : souvent lu comme un signe de modestie et de statut d'épouse. Certains y ont vu un guarnello, vêtement porté pendant la grossesse ou après une naissance — d'où l'hypothèse d'un portrait lié à la naissance d'un enfant du couple Giocondo.
- L'absence de bijoux et de couleurs vives : pas d'or, pas de pierres, une palette sobre de bruns et de verts. Le luxe est refusé au profit d'une présence morale; la richesse est intérieure, non affichée.
- Le paysage à deux niveaux : à gauche et à droite, l'horizon n'est pas à la même hauteur, ce qui déséquilibre subtilement la vision et fait « glisser » le visage. Les chemins et le pont, seules traces humaines, se perdent dans une nature primordiale d'eau et de roche.
- L'eau et les montagnes : chez Leonardo, savant autant que peintre, l'eau est le sang de la Terre et les veines du paysage font écho aux veines du corps. Le portrait devient une méditation sur le lien entre le microcosme (la femme) et le macrocosme (le monde), thème cher à sa pensée.
- Le nom lui-même : Giocondajoue sur le nom du mari (Giocondo) et sur l'italiengiocondo, « joyeux, serein ». Le sourire est peut-être une signature cryptée du modèle.
- La perspective atmosphérique : les lointains bleuissent et se brouillent, non par convention mais par observation optique de l'air chargé d'humidité — une science mise au service du mystère.
Analyse des émotions
L'émotion de la Joconde tient à une chose : elle vous regarde. Où que vous alliez dans la salle, ses yeux semblent vous suivre, effet des contours fondus qui empêchent de fixer un point précis. Le sourire fonctionne de la même manière : concentrez-vous sur la bouche, il disparaît; regardez les yeux, il revient, capté par la vision périphérique moins nette. Leonardo a fait de l'imprécision un moteur émotionnel — le visage paraît vivant parce qu'il est instable. On y projette tour à tour la douceur, l'ironie, la mélancolie, une tendresse indéchiffrable. La lumière dorée qui baigne la peau contre l'ombre du paysage crée une chaleur presque tactile. Et la sérénité du modèle, cette absence de tout drame, produit un calme troublant : rien ne se passe, et pourtant on ne peut détacher les yeux. C'est le premier portrait qui semble penser.
Secrets & mystères
Le tableau que vous voyez a changé. Vasari, au XVIᵉ siècle, décrivait des sourcils et des cils peints avec un soin extrême : ils ont disparu. L'analyse de Pascal Cotte, en 2007, a suggéré qu'ils s'étaient effacés au fil de nettoyages trop appuyés, plutôt que jamais peints. Les couches de vernis oxydé ont aussi jauni l'ensemble : les carnations et le ciel étaient à l'origine plus frais. Le pont minuscule à l'arrière-plan a été rapproché du pont dit Romito di Laterina, près d'Arezzo, mais l'identification reste une hypothèse, comme le paysage lui-même, sans doute recomposé et non topographique. Les imageries scientifiques ont révélé des repentirs : la position des doigts, le drapé, un voile passé sur l'épaule ont été modifiés en cours de route, preuve que Leonardo a longtemps hésité et corrigé. Le panneau de peuplier, lui, porte une fente ancienne dans sa partie haute, surveillée depuis des siècles. Enfin, le débat n'a jamais cessé sur l'identité exacte du modèle et sur la part de retouches tardives : Leonardo a gardé l'œuvre près de lui jusqu'à sa mort, ce qui est rarissime pour une commande de portrait et alimente l'idée qu'il ne l'a jamais tenue pour achevée.
Le saviez-vous ?
Le 21 août 1911, la Joconde disparaît. Ce n'est qu'au lendemain qu'un peintre venu la copier s'étonne du mur vide. Le voleur, Vincenzo Peruggia, ancien employé du Louvre, l'avait décrochée, glissée sous sa blouse et emportée par un escalier de service. Il la garda plus de deux ans dans une malle, à Paris, avant de tenter de la vendre au directeur des Offices, à Florence, par patriotisme affiché : il voulait, disait-il, rendre le tableau à l'Italie. Arrêté, il fit six mois de prison. L'œuvre fut exposée en triomphe à Florence puis regagna le Louvre en janvier 1914. Paradoxe fondateur : c'est ce vol, et le vide béant laissé sur le mur, qui firent de la Joconde l'œuvre la plus célèbre du monde.
Continuer sur La Joconde au Clos Lucé — Témoignage d'Antonio de Beatis (1517) en France · Château du Clos Lucé — Musée Léonard de Vinci

