Devant l'œuvre
La Vierge, l'Enfant et sainte Anne est le tableau le plus mystérieux des trois que Léonard transporta au Clos Lucé. Sa composition est unique dans l'histoire de la peinture : trois générations dans un seul espace pictural — Anne assise, Marie assise sur les genoux d'Anne, Jésus debout sur les genoux de Marie, jouant avec un agneau. La pyramide humaine est instable, vivante, en mouvement. Chaque figure regarde dans une direction différente : Anne vers nous, Marie vers Jésus, Jésus vers l'agneau. Une conversation visuelle triangulaire.
Symbolisme & lecture iconographique
L'agneau tenu par le Christ enfant est le symbole de la Passion future — 'l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde'. En représentant Jésus enfant jouant avec l'agneau-symbole de sa propre mort, Léonard crée une image de la destinée inscrite dans la naissance. Sainte Anne, qui sourit en regardant la scène depuis sa position dominante, est celle qui sait — la sagesse divine qui voit l'ensemble du plan.
Analyse des émotions
Ce tableau provoque un malaise doux que peu de tableaux créent : quelque chose ne va pas dans la composition, quelque chose résiste à la compréhension immédiate. La position d'Anne — souriant comme si elle voyait quelque chose que nous ne voyons pas — l'agneau que Jésus étreint avec une tendresse inquiète (l'agneau qui préfigure le Christ sacrifié) — le regard de Marie vers son fils avec une expression impossible à nommer : tendresse ? angoisse ? acceptation ? Ce tableau refuse d'être simple.
Secrets & mystères
Pourquoi Léonard a-t-il gardé ce tableau toute sa vie, comme la Joconde ? Les analyses scientifiques du tableau (réflectographie infrarouge, 2011, Louvre) ont révélé plusieurs états successifs — Léonard a entièrement repensé la composition au moins deux fois. Le 'Carton de Londres' (National Gallery) montre une composition intermédiaire sans l'agneau mais avec un saint Jean Baptiste enfant. Pourquoi abandonner saint Jean ? Pourquoi ajouter l'agneau ? Ces repentirs s'étendent sur au moins quinze ans de travail — un tableau que Léonard a recommencé et abandonné et repris comme on revient à une méditation.
Le saviez-vous ?
En 2011, la restauration de ce tableau au Louvre fut accompagnée d'une exposition polémique : certains spécialistes voulaient une restauration plus agressive (enlever les repeints anciens), d'autres s'y opposaient. La controverse révéla que même après cinq siècles, Léonard de Vinci continue de créer des querelles dans le monde de l'art.

