Quel grand architecte a conçu la galerie de l'hôtel Bullioud, vers 1536 ?
À voir
Récit incarné
Rue Juiverie, Vieux-Lyon. La rue descend vers la Saône dans le quartier Renaissance classé UNESCO. Des façades de pierre, des traboules, des cours intérieures. Et soudain, la galerie Bullioud — un arc de pierre qui enjambe la rue à l'étage.
Levez la tête. L'arc est en plein cintre — un demi-cercle parfait. Sa clef est ornée d'un buste en saillie — une figure masculine qui regarde vers la rue depuis son piédestal de pierre. Et la voûte de l'arc : des caissons en perspective qui s'enfoncent vers la clef centrale. C'est la Rome antique transportée dans une ruelle lyonnaise, par un architecte de 22 ans qui venait de passer trois ans à étudier le Panthéon et les thermes.
Philibert de l'Orme était le premier architecte français à avoir compris — vraiment compris, dans ses os et dans ses muscles autant que dans son esprit — l'architecture romaine antique. Pas à travers des gravures et des traités, mais en mesurant les pierres de visu, en dessinant les voûtes à caissons, en calculant les proportions. Sa galerie de Lyon est la preuve de cette compréhension — intime, physique, architecturale.
Lecture architecturale
La galerie Bullioud est un arc surbaissé en plein cintre en calcaire de la région lyonnaise. L'extrados (face extérieure de l'arc) est sculpté de caissons en perspective — des caissons carrés qui diminuent progressivement vers la clef, créant une profondeur illusoire. La clef de l'arc est ornée d'une console portant un buste sculpté. Les piédroits (montants verticaux de l'arc) reposent sur des pilastres corinthiens ancrés dans les murs des bâtiments encadrés.
Symboles à observer
1. Les caissons en perspective : regardez l'arc depuis la rue, exactement dans l'axe. Les caissons diminuent vers la clef — une perspective artificielle qui donne l'impression d'une voûte plus profonde qu'elle ne l'est réellement. C'est la première application de ce procédé en France.
2. Le buste de la clef : la figure masculine sculptée au sommet de l'arc. Qui représente-t-il ? Antoine Bullioud lui-même ? Philibert de l'Orme ? Un personnage mythologique ?
3. Les pilastres corinthiens : les pilastres qui encadrent l'arc dans les murs latéraux. Leur proportion — hauteur / largeur — est rigoureusement canonique.
4. La vue depuis la galerie : si l'accès est possible (visite guidée), regardez depuis la galerie vers la rue. L'arc encadre la rue Juiverie comme un tableau — l'architecture comme dispositif de mise en scène du paysage urbain.
Anecdote mémorable
Philibert de l'Orme (1514-1570) construira plus tard le château d'Anet pour Diane de Poitiers (la maîtresse d'Henri II), les Tuileries pour Catherine de Médicis, la chapelle royale de Saint-Denis. Il sera le premier architecte français à theoreticiser son art — ses deux traités (Nouvelles Inventions pour bien bâtir, 1561 ; Architecture, 1567) sont les premiers textes d'architecture théorique écrits par un Français. Tout avait commencé ici, dans cette ruelle lyonnaise, avec cet arc à caissons révolutionnaire.
Contexte historique dense
Lyon en 1536 était la capitale financière de France et la ville où les artistes, les humanistes et les architectes transitaient entre Paris, l'Italie et les Pays-Bas. Philibert de l'Orme, fils d'un maçon lyonnais, y avait grandi avant de partir à Rome. Son retour à Lyon en 1536 et la commande de la galerie Bullioud furent le début d'une carrière qui allait révolutionner l'architecture française.
Échos artistiques
Musique : Fantaisiede Claude Le Jeune (v.1560) — le compositeur contemporain de la maturité de Philibert de l'Orme. Peinture :Portrait de Philibert de l'Orme (anonyme, XVIe siècle) — l'architecte théoricien. Architecture : le château d'Anet (28, 1547-1552) — l'œuvre maîtresse de Philibert de l'Orme pour Diane de Poitiers.
Pour aller plus loin
- Vieux-Lyon UNESCO — les traboules et les hôtels Renaissance.
- Musée Gadagne (Lyon) — l'histoire de Lyon dans l'hôtel des banquiers florentins.
- Château d'Anet (28, 250 km) — le chef-d'œuvre de Philibert de l'Orme.
Histoire
En 1536, Antoine Bullioud, trésorier général des finances du roi en Bretagne, possède dans la rue Juiverie, au cœur du Vieux-Lyon, un ensemble de sept corps de bâtiments d'allure encore gothique, répartis autour de deux cours. L'homme est riche et cultivé ; il rêve de relier deux de ses logis par une galerie, mais sans sacrifier le peu d'espace de sa cour intérieure. Pour résoudre ce défi, il s'adresse à un jeune architecte lyonnais qui vient de rentrer d'Italie : Philibert de l'Orme.
Antoine Bullioud n'était pas un aristocrate mais un grand commis des finances royales, de ceux qui, à Lyon, faisaient bâtir aussi somptueusement que les nobles. La rue Juiverie où il possédait ses maisons comptait alors parmi les plus cossues de la ville, bordée de demeures de banquiers et de marchands reliées entre elles par ces passages couverts, les traboules, qui font encore le charme du Vieux-Lyon. C'est dans ce quartier d'argent et de négoce que le trésorier voulut afficher son goût pour les nouveautés venues d'Italie.
De l'Orme a passé plusieurs années à Rome, à mesurer les monuments antiques et à s'imprégner de l'architecture de la Renaissance italienne. À Lyon, où le gothique flamboyant règne encore, il livre avec la galerie Bullioud l'une de ses toutes premières réalisations — et l'un des premiers exemples, en France, de superposition des ordres antiques, dorique puis ionique, directement inspirée du Colisée de Rome. Ce petit chef-d'œuvre annonce la carrière du futur architecte de Diane de Poitiers et des Tuileries, qui deviendra l'un des plus grands maîtres de la Renaissance française.
La galerie est classée Monument historique dès 1920. Elle demeure aujourd'hui, nichée dans une cour privée que l'on découvre en poussant la porte d'une traboule, un jalon essentiel de l'histoire de l'architecture : le moment où l'Antiquité retrouvée fait son entrée dans la pierre lyonnaise.
Contes, légendes & anecdotes
L'histoire de la galerie Bullioud est d'abord celle d'une prouesse technique. Antoine Bullioud avait posé une contrainte à son architecte : relier ses bâtiments sans réduire sa cour, déjà exiguë. Philibert de l'Orme imagine alors de suspendre la galerie et ses deux tourelles sur des trompes — ces portions de voûte en encorbellement qui semblent défier la pesanteur. Résultat : l'ouvrage tient en l'air, porté par la seule science du trait, sans pilier ni appui qui viendrait mordre sur le sol de la cour.
Les visiteurs qui pénètrent dans la cour lèvent instinctivement les yeux, cherchant en vain ce qui soutient l'ensemble. Cette élégante solution valut au jeune De l'Orme une réputation naissante, et fit de la petite cour de la rue Juiverie un manifeste de la Renaissance à Lyon — le lieu où, pour la première fois dans la ville, la leçon des Romains prenait forme dans la pierre.
Sources
- 1.Base Mérimée, notice PA00117911 (POP, ministère de la Culture)
- 2.Ville de Lyon — fiche « Hôtel Bullioud »
- 3.Wikipédia, « Hôtel Bullioud »
- 4.Bulletin monumental (Persée), « Les années d'apprentissage du jeune de L'Orme : l'hôtel Bullioud »
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Fiche mise à jour le 28 septembre 2026



















