Devant l'œuvre
Après l'effroi des damnés, faites face au mur opposé : c'est le même peintre, les mêmes corps nus, et pourtant tout a changé. Ici règnent les Élus. Des hommes et des femmes debout, apaisés, lèvent la tête vers le haut; leurs corps sont ceux, jeunes et parfaits, que la théologie promet aux ressuscités. Signorelli avait montré, dans la Résurrection de la chair, ces mêmes corps sortant du sol comme des athlètes reprenant vie; ici, ils reçoivent leur récompense. Rien de mièvre : la même science de l'anatomie qui rendait l'enfer atroce rend le paradis solide, incarné, presque tangible.
Levez les yeux avec eux. Le ciel est peuplé d'anges, et tous font de la musique. L'un pince un luth, un autre souffle dans une trompette, d'autres portent viole ou tambourin : le Paradis, chez Signorelli, est d'abord une harmonie sonore. Plus haut encore, dans une nuée d'or constellée, des anges répandent des fleurs sur les bienheureux; certains élus reçoivent des couronnes. La lumière, ici, n'a plus rien de la lueur rouge de l'Antéchrist : elle est chaude, dorée, égale. Le contraste avec le mur des damnés est voulu et frontal — le même artiste dit, à quelques mètres de distance, la damnation et la béatitude dans le même langage du corps.
Signorelli peint cet ensemble entre 1499 et 1504, dans la Cappella di San Brizio (dite aussi Cappella Nova), en achevant le programme apocalyptique ouvert par Fra Angelico un demi-siècle plus tôt : celui-ci n'avait eu le temps que de peindre la voûte du Christ juge avant de partir pour Rome. Le contrat signé le 5 avril 1499 impose à Signorelli de suivre l'avis des théologiens de la cathédrale, les maîtres de la Page sacrée, qui puisent dans l'Écriture, saint Augustin et Dante. En donnant aux élus des corps aussi puissants qu'aux damnés du mur d'en face, il affirme une conviction très Renaissance : le salut n'abolit pas le corps, il le glorifie. C'est cette dignité charnelle du bienheureux, autant que la fureur de l'enfer voisin, que Michel-Ange retiendra une génération plus tard pour sa propre vision du Jugement, comme le rappelle Vasari.
Symbolisme & lecture iconographique
- Les corps glorieux des élus : la résurrection de la chair (1 Co 15,42-44; Credo) promet aux justes un corps incorruptible, jeune et parfait. Signorelli le figure par la beauté athlétique des nus, débarrassés de toute marque d'âge ou de douleur.
- Les anges musiciens : la musique est le langage même du ciel. Chaque ange joue d'un instrument (luth, viole, trompette, tambourin) : écho de la tradition de la musique céleste et de l'harmonie des sphères, où la béatitude se dit en accords.
- Les fleurs répandues d'en haut : les anges de la nuée dorée font pleuvoir des fleurs sur les élus, image de la grâce et de la joie versées gratuitement; le motif prolonge l'idée du jardin céleste.
- Les couronnes : signe de la victoire du juste et de la récompense promise (la couronne de vie, Ap 2,10; Jc 1,12).
- Le regard tourné vers le haut : à l'inverse des damnés qui lèvent les yeux en vain, les élus contemplent la source de lumière : c'est la vision béatifique, le face-à-face avec Dieu qui fait la joie du ciel (Augustin).
- La nuée d'or constellée : le fond doré et étoilé distingue l'espace surnaturel du ciel de la terre où se tiennent les corps; l'or, couleur de l'incréé, y remplace toute couleur naturelle.
- Le pendant avec les damnés : disposés face à face, Élus et Damnés forment un même discours en deux volets; le corps, damné ou sauvé, reste le lieu unique où se joue l'éternité.
Analyse des émotions
Passer du mur des damnés à celui des élus, c'est éprouver un soulagement presque physique. La respiration revient : les corps ne se battent plus, ils se dressent, calmes, tournés vers une lumière chaude. La musique qu'on ne peut entendre, on croit pourtant la percevoir, tant les gestes des anges instrumentistes sont justes; le silence de la fresque se met à vibrer. La joie que peint Signorelli n'est pas exubérante : c'est une gravité sereine, une plénitude sans agitation, à l'image de ces regards levés qui ont enfin trouvé ce qu'ils cherchaient. Le peintre nous fait sentir que le paradis n'est pas l'absence du corps mais son accomplissement. Et c'est peut-être là son émotion la plus subtile : après tant de chairs suppliciées, montrer que la même chair peut être lieu de gloire.
Secrets & mystères
- Un paradis charnel. Signorelli refuse la convention des âmes désincarnées : ses bienheureux ont des corps aussi musclés et présents que les damnés d'en face. C'est une audace, à une époque où le nu restait rare hors des sujets antiques.
- La Résurrection de la chair. Dans une scène voisine du même cycle, Signorelli montre les morts sortant de terre, squelettes reprenant chair sous l'appel des trompettes angéliques : les corps des Élus au Paradis sont l'aboutissement de ce réveil.
- Le pendant voulu. Élus et Damnés se répondent sur des murs opposés; le peintre organise la chapelle comme un face-à-face, pour que le visiteur mesure d'un regard l'écart entre les deux destins.
- Le programme des théologiens. Comme l'ensemble, la scène suit les indications des maîtres de la cathédrale (on cite le chanoine Antonio Albèri), nourries de l'Écriture, de saint Augustin et de Dante.
- Un modèle pour la Sixtine. L'ordonnance du ciel, les anges, la dignité des corps sauvés comptent parmi les inventions d'Orvieto dont Michel-Ange se souviendra.
Le saviez-vous ?
Regardez la troupe d'anges qui occupe le haut de la fresque : pas un seul ne reste les mains vides. Tous jouent d'un instrument — luth, viole, trompette, tambourin — comme un véritable orchestre céleste. Chez Signorelli, le Paradis ne se dit pas par des paroles mais par la musique : la béatitude est d'abord une harmonie. Ce détail, souvent négligé par les visiteurs pressés de fuir l'horreur du mur voisin, résume la conviction du peintre : là où l'enfer n'était que cris et fracas des corps, le ciel est accord, chant et fleurs qui tombent. Le contraste, d'un mur à l'autre, est l'une des plus belles idées de tout le cycle.

