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Le Joueur de luth (Cariani)

✦ Peinture ✦

Le Joueur de luth (Cariani)

Giovanni Busi, dit Cariani

Faire le puzzle de l'œuvre
Question du jour

Pourquoi ce tableau a-t-il longtemps été attribué à Giorgione plutôt qu'à Cariani ?

Devant l'œuvre

Approchez-vous de ce portrait : c'est l'une des plus belles surprises de la collection. Son auteur, Cariani, est un Vénitien méconnu, né dans la région de Bergame, qui absorba les leçons de Giorgione et de Titien pour en tirer une manière plus chaleureuse, plus directe. Regardez le jeune homme : il tient un luth, les yeux mi-clos, perdu dans la musique. Et notez bien ceci — ici, le luth n'est pas un simple symbole, comme dans les allégories de la Musique ; c'est un instrument que quelqu'un joue vraiment. Laissez-vous prendre par la lumière : chaude, dorée, typiquement vénitienne, elle enveloppe le musicien dans une atmosphère de rêve, elle fond les contours au lieu de les trancher. Ce type d'image, le portrait du musicien absorbé, vient de Giorgione : on y lit la mélancolie contemplative que la Renaissance associait à la musique et au tempérament des rêveurs, cette humeur que les humanistes tenaient pour la marque des âmes élevées. Observez enfin le visage, sa douceur, son abandon : Cariani ne cherche pas à flatter, il saisit un instant d'intériorité. Et sachez que ce tableau a fait couler beaucoup d'encre : acheté comme un Cariani, on l'a cru un temps trop beau pour lui, et on a avancé le nom de Giorgione lui-même, puis celui de Palma le Vieux. La critique le rend aujourd'hui à Cariani — ce qui en dit long sur le talent de ce peintre resté dans l'ombre des grands. Cherchez non loin, dans la même collection, les œuvres de Lorenzo Lotto, que Cariani côtoya à Bergame : vous comprendrez mieux ce milieu de la terre ferme vénitienne, à la fois nourri de la lagune et attaché à une vérité plus directe des visages. Et laissez-vous gagner par le silence du tableau : c'est une musique que l'on ne peut entendre, mais que toute la peinture s'emploie à rendre présente.

Histoire de l'art — Contexte & Singularité

Cariani se forme à Venise dans le sillage de Giovanni Bellini, puis se trouve profondément marqué par la révolution poétique de Giorgione, qui, au tournant des années 1500, introduit dans la peinture vénitienne un nouveau type de figure : le portrait rêveur, baigné de lumière chaude, où le modèle paraît absorbé dans une méditation intérieure, et où le sujet compte moins que l'atmosphère. Le Joueur de luth se rattache directement à cette veine giorgionesque, tout en conservant la saveur plus terrienne et directe que Cariani tient de ses origines bergamasques. Partagé entre Venise et la terre ferme, le peintre occupe une position intermédiaire : moins aristocratique que Titien, plus chaleureux et plus franc, il développe à Bergame, au contact de milieux différents de ceux de la capitale, un style personnel où la poésie vénitienne de la lumière s'allie à une observation plus directe des visages et des caractères. Son art s'inscrit dans le groupe encore mal connu des peintres lombards du premier XVIᵉ siècle — Lorenzo Lotto, qu'il côtoya à Bergame, mais aussi Romanino, Moretto et Savoldo pour l'aire voisine de Brescia. Longtemps laissés dans l'ombre des grands Vénitiens, ces artistes ont fait l'objet d'une réévaluation tardive : le catalogue raisonné de Cariani ne date que de 1983, et plusieurs attributions restent discutées. Le portrait de Strasbourg, dont la paternité fut elle-même âprement débattue entre Cariani, Giorgione et Palma le Vieux, illustre parfaitement les difficultés et les enjeux de cette redécouverte, et la place que tient le portrait musical dans l'invention vénitienne d'une peinture de l'intériorité.

Symbolisme & lecture iconographique

Le luth, dans les portraits du XVIᵉ siècle, dépasse la simple notation réaliste. Instrument noble par excellence, il est associé à la culture raffinée, à l'amour et à la poésie, mais aussi à l'humeur mélancolique. La théorie des humeurs, héritée de l'Antiquité et remise à l'honneur par la Renaissance, rattachait en effet la musique et la contemplation au tempérament saturnien, celui des esprits enclins à la rêverie et à la méditation grave ; les humanistes faisaient de cette mélancolie la marque des âmes élevées et des créateurs. Le type du « luthiste mélancolique » constitue dès lors un motif iconographique bien établi dans la peinture vénitienne, de Giorgione à Titien : le musicien aux yeux mi-clos, perdu dans son jeu, incarne une forme de retrait intérieur, une absence au monde propre à l'âme contemplative. Le luth pouvait aussi évoquer l'harmonie, l'accord des cordes figurant symboliquement la concorde des âmes ou l'ordre du monde ; dans les portraits de couple ou d'amitié, il disait l'entente et l'amour. Le regard voilé du modèle de Cariani, la douceur de la lumière et l'abandon de la pose disent cette mélancolie musicale, à la fois plaisir et rêverie. On touche là à une thématique centrale de l'humanisme vénitien, qui faisait de la musique le plus spirituel des arts, capable d'élever l'âme et d'exprimer les mouvements secrets de l'intériorité. Mais l'originalité de Cariani est de ne pas figer ce symbolisme en allégorie : son luthiste n'est pas une personnification abstraite de la Musique, c'est un jeune homme qui joue vraiment, et le sens emblématique de l'instrument affleure sous la vérité d'un portrait vivant.

Analyse des émotions

Le pouvoir du tableau tient tout entier à l'expression du musicien, les paupières à demi baissées, saisi dans l'instant où la musique l'emporte loin du monde. Cette attitude dit quelque chose d'universel sur l'écoute et le jeu : ce plaisir particulier qui est aussi une forme de rêverie, une absence consentie, un repli de l'âme sur elle-même. La lumière chaude et dorée, l'absence de tout décor appuyé, la douceur des carnations concourent à créer une atmosphère intime et suspendue, où le temps semble ralentir au rythme d'une musique que l'on n'entend pas mais que l'on devine. L'émotion qui s'en dégage n'est ni dramatique ni démonstrative : c'est une mélancolie tendre, la contemplation d'un être qui se recueille dans son art et que la peinture surprend sans le troubler, dans cette solitude heureuse que procure la musique.

Secrets & mystères

L'attribution de ce tableau a longtemps divisé les historiens de l'art. Entré au musée de Strasbourg en 1891 sur l'achat de Wilhelm von Bode, qui le tenait pour un Cariani, il fut jugé dès 1899 par Adolfo Venturi d'une qualité trop élevée pour cet auteur ; les noms de Giorgione puis de Palma le Vieux furent avancés, avant que la critique ne revienne, sur des bases stylistiques, à Cariani. Ce flottement tient à la position même du peintre, actif entre Venise et Bergame et longtemps confondu avec d'autres, dont l'œuvre n'a été ordonnée que tardivement : son catalogue raisonné ne paraît qu'en 1983. Le tableau pourrait être une commande bergamasque, née dans le milieu de la terre ferme où Cariani travailla, plutôt qu'une œuvre vénitienne destinée aux grands amateurs de la capitale — hypothèse qui expliquerait la saveur plus directe du portrait.

Le saviez-vous ?

Cariani fut longtemps confondu avec d'autres peintres vénitiens de second plan, comme Romanino, Moretto ou Savoldo. Ces artistes de Bergame et de Brescia, actifs dans la première moitié du XVIᵉ siècle, forment un groupe encore peu étudié au regard des grands maîtres de la lagune. La situation de Cariani est révélatrice : son catalogue raisonné ne paraît qu'en 1983, et plusieurs œuvres continuent de passer d'un nom à l'autre au gré des recherches et des expertises. Le Joueur de luth de Strasbourg, tour à tour donné à Cariani, à Giorgione et à Palma le Vieux, illustre à lui seul les incertitudes qui entourent encore cette part féconde et discrète de l'école vénitienne.

Sources

  1. 1.The Lute Player (Cariani) — Wikipedia
  2. 2.Giovanni Cariani — Wikipedia
  3. 3.AGORHA (INHA) — Cariani, Le Joueur de luth

Le peintre

👤

Giovanni Busi, dit Cariani

Fuipiano al Brembo (?), v.1485 – Venise (?), v.1547

Peintre vénitien d'origine bergamasque, dans le sillage de Giorgione et de Titien.

Rôle : peintre

Formé à Venise, Cariani travaille alternativement dans la cité des Doges et à Bergame, sur la terre ferme, dont il devient l'un des portraitistes les plus recherchés. Il assimile la manière de Giorgione — paysages, lumière, sujets énigmatiques — et la solidité de Titien, pour créer des œuvres où la sensualité vénitienne rencontre une franchise presque paysanne.

Le Joueur de luth

La France conserve à Strasbourg son « Joueur de luth », portrait musical d'une belle présence, tout empreint de cette poésie silencieuse chère à Venise. Longtemps confondu avec de plus grands noms, Cariani a retrouvé sa place comme l'un des interprètes originaux du « giorgionisme ».

Origine : Bergame et Venise

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