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Bethsabée au bain, Paolo Caliari dit Véronèse

✦ Peinture ✦

Bethsabée au bain

Paolo Caliari, dit Véronèse

Faire le puzzle de l'œuvre
Question du jour

En 1573, pourquoi Véronèse a-t-il été convoqué par l'Inquisition vénitienne ?

Devant l'œuvre

Placez-vous bien en face, et laissez-vous d'abord éblouir : c'est voulu. Vous êtes devant un grand Véronèse, l'un des trois maîtres de Venise au XVIe siècle, avec Titien et Tintoret. La scène vient de la Bible, du deuxième livre de Samuel. Le roi David, du haut de sa terrasse, aperçoit une femme qui se baigne, Bethsabée ; il la désire, la fait venir, puis, pour l'épouser, envoie son mari se faire tuer à la guerre. C'est une histoire de pouvoir et de faute.

Mais regardez : où est le drame ? Véronèse n'en montre rien. Il peint l'instant d'avant, le bain, la beauté offerte. Cherchez le roi David : il n'est presque pas là. C'est donc vous, en regardant, qui prenez la place de celui qui convoite.

Observez maintenant comment c'est construit. Une colonne, au centre, partage l'espace en deux ; les servantes tendent des étoffes précieuses, l'architecture monte derrière, à la manière de Palladio, le grand architecte vénitien. Tout est fête pour les yeux : les couleurs, les tissus, les bijoux. Prenez le temps de suivre la colonne du regard, de bas en haut : elle relie les deux moitiés du tableau et vous fait sentir toute la profondeur de l'espace. C'est une architecture de théâtre, faite pour éblouir.

Un dernier détail, qui raconte le voyage du tableau. Il a appartenu aux rois de France, et à Versailles on l'a agrandi pour le faire entrer dans des boiseries. En 1991, les restaurateurs ont retrouvé son format d'origine, plus resserré — l'agrandissement est toujours là, mais caché derrière le cadre. Vous voyez donc à la fois l'œuvre de Véronèse et les marques de son histoire.

Histoire de l'art — Contexte & Singularité

Bethsabée au bain illustre la pleine maturité de Véronèse, dans les années 1570, au moment où il règne sur la peinture vénitienne. L'œuvre relève de ce que l'on range dans le maniérisme de la Renaissance tardive, mais un maniérisme vénitien, fondé moins sur la contorsion des figures que sur l'opulence de la couleur, la richesse des matières et la monumentalité de l'architecture. Héritier de Titien pour la couleur, Véronèse s'en distingue par son goût du spectacle, des cortèges, des banquets, des étoffes chatoyantes : il transpose les sujets sacrés ou historiques dans le décor d'un patriciat vénitien idéalisé.

Le partage vertical de l'espace par une colonne, l'étagement des plans, l'architecture palladienne à l'arrière — Palladio, l'architecte, était son contemporain et son compatriote — sont des traits récurrents de sa manière, que l'on retrouve dans ses grandes toiles de festins. La façon dont il traite le sujet biblique est elle aussi typique : Véronèse épure le récit, en évacue la violence, et ne garde que le moment de beauté. Cette liberté à l'égard du texte sacré lui valut d'ailleurs de sérieux ennuis avec l'Inquisition.

Son influence fut immense et durable : les coloristes et les décorateurs des siècles suivants, de Venise à la France, virent en lui le maître de la peinture de fête. Delacroix, bien plus tard, le tenait pour l'un des plus grands. Bethsabée au bain, par son équilibre entre narration biblique et pur plaisir visuel, condense cet art qui fait de la magnificence une fin en soi.

Symbolisme & lecture iconographique

Dans la tradition chrétienne, Bethsabée a reçu une double lecture. L'épisode est d'abord un récit moral sur la faute du roi : le désir, l'adultère, le meurtre déguisé d'Urie, puis le repentir de David après la réprimande du prophète Nathan. Mais l'exégèse médiévale et renaissante en avait aussi fait une figure typologique : Bethsabée, devenue reine et mère de Salomon, préfigurait l'Église épouse du Christ-Roi, de sorte qu'un épisode scabreux pouvait être lu comme une annonce de l'amour divin. Si l'œuvre fut bien un tableau de mariage, le thème de l'adultère s'y chargeait en outre d'un avertissement moral, associé à l'idée de justice.

Véronèse, peintre plus sensuel que théologien, ne force aucune de ces lectures. Il offre une belle femme au bain, parée et désirable, et laisse le sens flotter. Le bain lui-même est l'attribut narratif indispensable : c'est en se baignant que Bethsabée s'offre, à son insu, au regard du roi. Les étoffes précieuses, les bijoux, les servantes empressées disent le luxe et la séduction. L'absence presque totale de David déplace le dispositif du désir : celui qui regarde la scène occupe la place du roi qui convoite. L'œuvre fonctionne ainsi comme une image du désir interdit où le peintre ne montre jamais l'interdit, seulement ce qui le suscite — la beauté offerte, et le regard qui s'en empare. Les servantes qui entourent Bethsabée ne sont pas de simples comparses : leur affairement souligne, par contraste, l'immobilité offerte de la baigneuse, et transforme la scène intime en apparat, comme une mise en scène savante du désir.

Analyse des émotions

Bethsabée au bain est une image du désir, mais Véronèse ne peint jamais l'objet défendu : il peint seulement ce qui le rend irrésistible. La beauté de la femme, la somptuosité des étoffes et des bijoux, la nonchalance de la pose, la lumière dorée qui glisse sur les chairs — tout concourt à l'attrait. Le roi David, presque absent de la toile, est présent dans le regard de qui la contemple : l'œuvre fait de ce regard, insensiblement, le complice du roi. De là une émotion trouble, mêlée de plaisir et de gêne, où l'admiration pour la splendeur vénitienne se double de la conscience d'épier. La magnificence même du tableau est un piège : elle séduit avant qu'on ait songé à juger.

Secrets & mystères

Le sujet même du tableau n'est pas assuré : faute d'attributs décisifs, on a hésité entre Bethsabée épiée par David et Suzanne surprise par les vieillards, deux scènes de bain propices au même étalage de beauté. L'interprétation en Bethsabée domine, sans clore le débat. La toile a par ailleurs subi une forme de violence matérielle : conservée à Versailles, elle y fut agrandie en haut et à gauche pour épouser des boiseries, modifiant le format voulu par Véronèse. La restauration de 1991 a retrouvé les dimensions d'origine, plus resserrées, tout en maintenant l'agrandissement dissimulé derrière le cadre. On ignore à quelle date et pour quel espace ce recadrage fut opéré. La commande elle-même — un amateur vénitien, un tableau de mariage sur le thème de l'adultère et de la justice — reste hypothétique, faute de document contemporain qui l'atteste fermement.

Le saviez-vous ?

En 1573, Véronèse fut convoqué par le tribunal de l'Inquisition vénitienne : dans une immense Cène peinte pour un couvent, il avait glissé des bouffons, un perroquet, un serviteur saignant du nez, des soldats allemands, des nains. Sommé de s'expliquer, il répondit que les peintres prennent les mêmes libertés que les poètes et les fous. Plutôt que de corriger la toile, il se contenta d'en changer le titre, qui devint le Repas chez Lévi. Cette réplique devant l'Inquisition passe pour l'un des premiers plaidoyers pour la liberté de l'artiste dans l'histoire européenne — et éclaire la désinvolture joyeuse avec laquelle, ici, il traite un drame biblique.

Sources

  1. 1.Wikipédia — Bethsabée au bain (Véronèse)
  2. 2.Ciné-club de Caen — Bethsabée au bain de Véronèse
  3. 3.AGORHA / INHA — Véronèse, Bethsabée au bain

Le peintre

Paolo Caliari, dit Véronèse

Paolo Caliari, dit Véronèse

Vérone, 1528 – Venise, 1588

Peintre de la République de Venise, à la tête d'un grand atelier familial ; l'un des trois maîtres de la peinture vénitienne avec Titien et le Tintoret.

Rôle : peintre

Arrivé à Venise vers 1553, le jeune Paolo conquiert la ville en quelques années. Il embrase les plafonds de l'église San Sebastiano, fait monter au palais des Doges son « Apothéose de Venise », où la Sérénissime trône dans les nuées comme une déesse couronnée, puis s'en va peindre à fresque, aux côtés de l'architecte Palladio, les murs enchantés de la Villa Barbaro à Maser.

Le Repas chez LéviJudith et HolophernePersée délivrant AndromèdeLes Noces de Cana

Mais c'est dans le « banquet sacré » qu'il atteint le sublime : ses « Noces de Cana » (1563), aujourd'hui au Louvre, déploient sur près de soixante-dix mètres carrés cent trente convives sous des architectures de rêve — échansons, musiciens, princes et serviteurs réunis dans un éclat de fête qui n'a pas d'égal dans toute la peinture ; au premier plan, à la viole, la tradition veut que Véronèse se soit peint lui-même entre Titien et le Tintoret. La France garde, dispersés dans ses musées, d'autres éclats de cette splendeur : le « Persée délivrant Andromède » de Rennes, arraché à la gueule du monstre dans un tourbillon de nuées ; la « Bethsabée au bain » de Lyon ; la « Judith et Holopherne » de Caen ; le « Céphale et Procris » de Strasbourg ; le « Saint Barnabé guérissant les malades » de Rouen. Partout la même signature souveraine : des figures élégantes jusqu'au bout des doigts, des étoffes chatoyantes, une lumière qui ne connaît pas la nuit.

Origine : Vérone, alors dans la République de Venise

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