Devant l'œuvre
Arrêtez-vous dans la chapelle de saint Claude et levez les yeux vers cette verrière de 1544. Vous êtes devant le seul vitrail de tout Bourges que Jean Lécuyer ait signé de sa main : cherchez la date, elle est là, discrète, dans la composition. Lisez l'histoire du bas vers le haut, comme une bande dessinée de pierre et de lumière. Voici d'abord l'enfant qui apprend à lire et entre au monastère ; puis l'homme intronisé archevêque de Besançon, mitre en tête et crosse en main ; puis, geste admirable, son retour volontaire au monastère de Saint-Oyend, car il préfère l'humilité à la gloire ; enfin sa mort. Tout en haut, dans le tympan, repérez les instruments de la Passion. Observez maintenant les décors : ces colonnes, ces palais à l'italienne, ce sont les souvenirs du voyage de Lécuyer vers l'Italie, la Renaissance qui entre par la fenêtre. Et si cette verrière raconte la vie d'un saint Claude, ce n'est pas un hasard : c'est le prénom des donateurs, la famille Fauconnier, qui a voulu voir briller son saint patron.
Éléments remarquables
La verrière illustre le passage du vitrail médiéval au vitrail-tableau de la Renaissance. Les scènes ne sont plus cloisonnées dans des médaillons mais déployées dans de vastes architectures feintes — portiques, colonnes, édifices à l'antique — traitées en grisaille et jaune d'argent qui créent perspective et relief. Le dessin des figures, la finesse des carnations et des drapés, la gamme colorée contrastée témoignent du métier accompli de Lécuyer. Le tympan rassemble les instruments de la Passion (arma Christi). La signature et la date de 1544 inscrites dans la composition sont un élément exceptionnel, rarissime dans la production verrière française de l'époque.
Signification historique et artistique
Le cycle déroule la légende de saint Claude de Besançon, moine puis abbé de Saint-Oyend et archevêque, figure très populaire à la fin du Moyen Âge et au XVIᵉ siècle pour ses vertus d'humilité et ses pouvoirs d'intercession. Le choix du saint n'est pas indifférent : il met en valeur le prénom de la lignée des donateurs Fauconnier, selon l'usage qui liait un commanditaire à son saint patron. Les quatre épisodes — apprentissage et entrée au cloître, élévation à l'épiscopat, renoncement et retour au monastère, mort — composent un parcours exemplaire où la grandeur ecclésiastique se trouve constamment ramenée à l'humilité monastique, leçon spirituelle adressée à la paroisse comme aux donateurs.
Contexte économique, social et religieux
L'église Saint-Bonnet, ravagée par l'incendie de 1487, fut reconstruite et agrandie à partir de 1511 sous la direction du maître maçon Guillaume Pelvoysin ; le chevet, les premières piles de la nef (1533) puis la charpente (1539) s'élevèrent au rythme des ressources de la paroisse. C'est dans ces chapelles neuves que les familles de notables berruyers firent poser leurs verrières. La baie de saint Claude s'inscrit dans cette campagne d'ornementation du milieu du XVIᵉ siècle et dans la commande des Fauconnier, dont un autre membre, Claude Fauconnier, offrira en 1551 la verrière de la Résurrection (baie 7). Jean Lécuyer, formé au contact de l'Italie et installé à Bourges dès les années 1520, est alors le verrier le plus en vue de la ville, déjà auteur du vitrail de la famille Tullier à la cathédrale (1532).
Symbolisme & lecture iconographique
Saint Claude est identifié par les attributs de sa double dignité : la crosse et la mitre de l'évêque, l'habit monastique de l'abbé, selon les moments du récit. L'enfant au livre renvoie à l'apprentissage de la lecture, seuil de la vie religieuse ; l'intronisation épiscopale et le retour au monastère opposent symboliquement les honneurs du siècle et le choix du retrait. Les instruments de la Passion du tympan — croix, lance, couronne d'épines, clous — rattachent la vie du saint au sacrifice du Christ, modèle de toute sainteté. Les décors d'architecture à l'antique, loin d'être un simple ornement, signalent le prestige de la culture humaniste dont se réclament commanditaires et artiste.
Analyse des émotions
L'œuvre installe une gravité narrative apaisée : le regard suit sans heurt la succession des épisodes, portée par la clarté des architectures et la chaleur des rouges et des bleus. L'émotion naît moins d'un pathétique appuyé que de la dignité des figures et du contraste entre l'éclat des honneurs épiscopaux et le dépouillement du retour monastique. La lumière traversant la grisaille donne aux scènes une présence à la fois précise et irréelle, propre au vitrail.
Secrets & mystères
La baie 2 occupe une place singulière dans le corpus : c'est la seule verrière signée par Jean Lécuyer à Bourges, ce qui en fait la pierre de touche des attributions portées sur les autres fenêtres de l'église et de la cathédrale, elles non signées. Comme l'ensemble des vitraux anciens de Saint-Bonnet, elle a connu des restaurations au XXᵉ siècle (campagne de l'atelier Lorin au milieu du siècle), opérations qui ont pu entraîner reprises de plombs et compléments ; l'identification précise des panneaux originaux et des parties refaites relève de l'étude du Corpus Vitrearum.
Le saviez-vous ?
Le saviez-vous ? De toutes les verrières que Jean Lécuyer a peintes à Bourges — à la cathédrale comme dans les églises paroissiales — une seule porte sa signature : celle-ci, datée de 1544. C'est à partir de cette unique pièce certifiée que les historiens de l'art ont pu reconnaître sa main dans les autres fenêtres de l'église Saint-Bonnet.




