Contes, légendes & anecdotes
Jacques Cujas était réputé pour travailler couché — allongé sur le sol de son bureau, entouré de livres ouverts, dictant à des secrétaires accroupis autour de lui. Cette posture de travail inhabituelle fascinait ses étudiants. Un contemporain rapporte que 'dans cette position, il annotait les textes romains avec une vélocité d'esprit que beaucoup de ses collègues debout n'atteignaient pas.' Il reçut des offres de toutes les universités d'Europe — Bologne, Louvain, Salamanque — et les refusa toutes pour rester à Bourges, couché sur son parquet de chêne, au milieu de ses Pandectes et de ses Institutes.
Histoire
L'hôtel Cujas est l'un des plus beaux hôtels particuliers Renaissance de Bourges et l'un des rares à posséder une façade complète des années 1515-1530 — les décennies de la première Renaissance française. Construit pour Duyne, un riche marchand flamand installé à Bourges, il fut occupé au XVIe siècle par Jacques Cujas (1522-1590), le plus grand juriste de la Renaissance française, auteur des Observationes et emendationes et maître de plusieurs générations de juristes européens. Cujas enseignait le droit romain à l'Université de Bourges — l'une des premières universités à adopter la méthode humaniste dans l'enseignement du droit, méthode qui renouvelait l'interprétation des textes romains en les replaçant dans leur contexte historique. L'hôtel abrite aujourd'hui le Musée du Berry, consacré à l'archéologie et aux arts décoratifs de la région.
À voir
Récit incarné
Rue des Arènes, Bourges. Entre la cathédrale et le palais Jacques Cœur, une rue qui porte le souvenir des arènes romaines de l'Avaricum antique. Et dans cette rue chargée d'histoire, l'hôtel Cujas — sa façade en calcaire berrychon d'une élégance douce et assurée.
La façade est celle d'un marchand flamand enrichi qui voulait montrer sa réussite dans le style le plus moderne de son temps — 1515-1530, les années de la première Renaissance française. Deux niveaux de pilastres, des médaillons à profils, des fenêtres à frontons alternés. La composition est rigoureuse, presque sévère — le style d'un homme qui avait fait fortune dans le commerce, pas dans la magnificence.
Mais c'est l'usage qu'en fit Jacques Cujas qui rendit cet hôtel célèbre. Le juriste le plus brillant de la Renaissance française y travailla pendant des années, annotant les textes romains, recevant ses étudiants, dictant ses commentaires du droit. La maison d'un marchand flamand devint la fabrique d'une méthode juridique qui allait révolutionner l'Europe.
Aujourd'hui, le Musée du Berry occupe les salles. Collections archéologiques, objets médiévaux, arts décoratifs du XVe au XVIIIe siècle. Dans une salle, la reconstitution d'un intérieur de maison berryère du XVIe siècle — tel que Cujas l'aurait connu.
Lecture architecturale
L'hôtel Cujas présente une façade en calcaire du Berry à deux niveaux articulés par des pilastres doriques au rez-de-chaussée et ioniques au premier étage. Les fenêtres à meneaux de pierre sont encadrées de pilastres aux chapiteaux sculptés et surmontées de frontons alternés (triangulaire/curviligne). Des médaillons circulaires ornent les tympans. La tour d'escalier hexagonale en hors-œuvre, dans l'angle de la cour, est particulièrement élégante — six pans de calcaire sculpté, montant vers un chapeau d'ardoise en poivrière.
Symboles à observer
1. Les médaillons à profils : dans les tympans des fenêtres, des bustes de profil à l'antique. L'un d'eux pourrait représenter Cujas lui-même — ou Justinien, l'Empereur qui fit compiler le droit romain.
2. Les pilastres ioniques : au premier étage, les chapiteaux à volutes sont d'une exécution soignée. Les volutes sont légèrement déprimées — un détail qui trahit un atelier berruyer formé sur les gravures plutôt que sur les modèles originaux.
3. La tour hexagonale : six pans, un chapeau d'ardoise en poivrière. Cherchez la clef de voûte de l'escalier en vis — elle porte un motif sculpté (un ange ? un visage ?) visible depuis l'œil de la vis.
4. La cour : dans la cour intérieure, regardez les consoles sculptées qui soutiennent les galeries de bois. Certaines représentent des têtes humaines expressives.
Anecdote mémorable
Un jour, Cujas reçut la visite d'un jeune juriste hollandais, Hugo Doneau (1527-1591), qui allait devenir l'un des grands systématiseurs du droit romain. Les deux hommes discutèrent pendant trois jours, dit la tradition, couchés tous les deux sur le parquet de la bibliothèque, entourés de textes romains ouverts. Doneau raconta plus tard que c'était la conversation la plus fertile de sa vie. Bourges, dans la seconde moitié du XVIe siècle, était l'Oxford du droit romain — et l'hôtel Cujas en était la bibliothèque Bodléienne.
Contexte historique dense
L'Université de Bourges (fondée en 1464 par Louis XI) fut au XVIe siècle l'une des premières en France à adopter la méthode humaniste dans l'enseignement du droit — la mos gallicus(la mode française) par opposition à lamos italicus (la mode italienne) qui enseignait le droit en commentant les gloses médiévales sans égard pour le contexte historique. Jacques Cujas, enseignant à Bourges de 1559 à 1590, incarna cette méthode nouvelle — replacer les textes romains dans leur contexte, les comprendre avant de les appliquer. Cette révolution pédagogique eut des conséquences considérables sur l'histoire du droit européen.
Échos artistiques
Musique : Fantasiede Claude Gervaise (recueilDanceries, 1550) — la musique instrumentale de la bourgeoisie berruyer au temps de Cujas. Peinture : le Portrait de Jacques Cujas (anonyme, XVIe siècle, Musée du Berry) — le juriste représenté dans sa bibliothèque, entouré de livres. Architecture : l'Université de Bourges (bâtiments médiévaux subsistants) — l'institution dans laquelle Cujas enseignait.
Pour aller plus loin
- Palais Jacques Cœur (Bourges) — à 400 mètres, le palais civil du XVe siècle.
- Hôtel Lallemant (Bourges) — à 200 mètres, les caissons mystérieux de la première Renaissance.
- Hôtel des Échevins / Musée Estève (Bourges) — à 150 mètres.





