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Saint Matthieu (San Matteo)

✦ Sculpture ✦

Saint Matthieu (San Matteo)

Michelangelo Buonarroti

1505-1506 (inachevé)·Marbre·Galleria dell'Accademia · Firenze

Devant l'œuvre

Ne cherchez pas une statue « ratée » : regardez un chef-d'œuvre en train de naître. Suivez la jambe et le flanc gauches, nets, polis, puis remontez vers la tête à peine ébauchée, encore murée dans le marbre : vous surprenez la main de Michel-Ange à mi-course. Repérez les traces d'outils sur la surface — chaque sillon est un geste conservé. Sentez la torsion en spirale du corps, cette énergie qui semble pousser la figure hors du bloc. Rapprochez-le en pensée des Prigioni voisins : même combat de la forme contre la pierre.

Éléments remarquables

Une haute figure d'Apôtre à peine dégagée du bloc : Matthieu semble se tordre pour sortir de la matière brute. La jambe et le torse émergent, puissamment modelés, tandis que la tête, les bras et le côté droit restent pris dans le marbre non taillé. On voit encore, en surface, les traces des outils — la gradine, le ciseau — comme figées en plein travail. Le corps est saisi dans une torsion violente, une hanche saillante, un mouvement en spirale. C'est l'exemple par excellence du non-finito : l'œuvre inachevée devient un document du geste même du sculpteur.

Signification historique et artistique

En avril 1503, l'Opera del Duomo commande à Michel-Ange douze Apôtres de marbre, hauts d'environ 2,2 m, pour les niches des piliers sous la coupole de la cathédrale — un par an Saint Matthieu fut le seul commencé. Michel-Ange, appelé à Rome par Jules II fin 1505-1506, abandonna le projet, qui fut ensuite résilié. L'œuvre vaut donc double : comme unique vestige d'un cycle avorté, et comme manifeste involontaire du non-finito — cette esthétique de l'inachevé où la figure paraît lutter pour naître de la pierre, révélant la conception michelangélesque de la sculpture comme libération d'une forme prisonnière du bloc.

Contexte économique, social et religieux

Les blocs de Carrare arrivèrent entre 1504 et 1505 ; Matthieu fut le premier attaqué. Michel-Ange n'en dégrossit qu'une partie avant de partir pour Rome au service de Jules II, résiliant le contrat le 18 décembre 1505 Il aurait peut-être brièvement repris l'ouvrage en 1506, à son retour à Florence après sa querelle avec le pape. Le San Matteo resta inachevé dans l'atelier de l'Opera, puis fut longtemps conservé à Florence avant d'entrer à la Galleria dell'Accademia, où il précède aujourd'hui la tribune du David, parmi les Prigioni.

Symbolisme & lecture iconographique

Pour Michel-Ange, sculpter n'était pas ajouter mais retrancher : la figure préexiste dans le bloc, et l'artiste la délivre. Le San Matteo inachevé rend ce credo visible : l'Apôtre semble prisonnier de la matière, luttant pour s'en arracher — image de l'âme captive du corps, thème néoplatonicien cher au sculpteur. L'inachèvement, ici accidentel, prend une force presque théologique : la création comme délivrance, la forme comme promesse enfouie dans la pierre. Le saint, patron des changeurs et évangéliste, n'a pas eu le temps de recevoir ses attributs.

Analyse des émotions

L'œuvre trouble parce qu'elle est suspendue : ni pierre brute, ni statue achevée, mais un entre-deux où la vie affleure sans se libérer. On éprouve une tension physique, presque douloureuse — le corps semble se débattre, prisonnier. Cet inachèvement, loin de décevoir, émeut : on assiste à l'instant de la création, on voit la main de l'artiste au travail, on devine l'effort. Beaucoup trouvent au non-finito une beauté supérieure à celle du fini, comme si la figure, en luttant pour naître, disait quelque chose de notre propre condition.

Secrets & mystères

  • Seul des douze Apôtres commandés à Michel-Ange à avoir été commencé ; les onze autres ne virent jamais le jour.
  • Chef-d'œuvre du non-finito : l'inachèvement révèle la méthode et le geste du sculpteur.
  • Michel-Ange abandonna l'ouvrage en partant pour Rome servir Jules II (contrat résilié le 18 décembre 1505).
  • On y lit encore les traces des outils figées dans le marbre.
  • Il dialogue, à l'Accademia, avec les Prigioni (Esclaves) inachevés, autre grand témoignage du non-finito.

Le saviez-vous ?

Le San Matteo est le fantôme d'un projet colossal : douze géants de marbre devaient peupler les piliers du Duomo de Florence. Michel-Ange n'en commença qu'un — et ne le finit pas. Appelé à Rome par Jules II pour un chantier plus vaste encore (son tombeau, puis la Sixtine), il laissa l'Apôtre à mi-taille, à jamais figé dans son surgissement. Le hasard d'une carrière a ainsi fait d'un ouvrage abandonné l'une des plus éloquentes leçons de sculpture qui soient : celle du geste pris sur le vif.

Commanditaire

Opera del Duomo de Florence (série de douze Apôtres pour la cathédrale)

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