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Un réseau avant d'être une doctrine
L'humanisme allemand ne fut pas l'œuvre d'un homme ni d'une cour, mais d'un tissu de correspondances, d'amitiés et d'ateliers d'imprimerie tendu entre les villes libres et les universités. On y lisait le grec et l'hébreu autant que le latin, on y échangeait manuscrits et lettres d'un bout à l'autre de l'Empire, et l'on se reconnaissait à une même ferveur pour les lettres anciennes. C'est ce réseau, plus que des idées isolées, qui fit de l'Allemagne de la fin du XVe siècle un foyer savant de premier plan.
Conrad Celtis et les sodalités
La figure qui incarne cet esprit de réseau est Conrad Celtis (1459-1508). Couronné poète lauréat par l'empereur Frédéric III à Nuremberg en 1487 — le premier Allemand à recevoir cet honneur —, il voulut doter sa patrie d'une république des lettres à l'antique. Il fonda pour cela des sodalitates, sociétés savantes informelles : la Sodalitas Litteraria Rhenana autour du Rhin, une autre à Vienne, nouées de ville en ville au fil de ses voyages. Ces cercles liaient des patriciens, des professeurs et des clercs épris de poésie et d'histoire, et firent circuler l'idéal humaniste bien au-delà des amphithéâtres.
À Nuremberg, le patricien Willibald Pirckheimer (1470-1530) fut l'une des âmes de ce milieu. Helléniste accompli, il traduisit en latin des auteurs grecs, rassembla une bibliothèque réputée et correspondit avec toute l'Europe lettrée ; proche de Celtis comme de l'imagier Albrecht Dürer, il montre combien l'humanisme germanique mêla l'érudition, l'art et la vie des villes.
Reuchlin, l'hébreu et une bataille de livres
L'autre grand nom est celui de Johann Reuchlin (1455-1522), le premier hébraïsant chrétien de l'Empire. Ses Rudiments de la langue hébraïqueet sonDe arte cabalistica(1517) ouvrirent l'étude des textes dans leur langue d'origine. Lorsqu'il s'opposa au projet de détruire les livres hébraïques, une querelle retentissante l'opposa aux théologiens de Cologne : les humanistes prirent sa défense, et la satire anonyme desLettres des hommes obscurs (1515-1517), due notamment à Ulrich von Hutten, tourna ses adversaires en ridicule. L'affaire devint le manifeste d'une génération.
Melanchthon, « Praeceptor Germaniae »
C'est sur la recommandation de Reuchlin, son grand-oncle, que le jeune Philipp Melanchthon (1497-1560) fut appelé en 1518 à l'université de Wittenberg. Reuchlin avait hellénisé son nom, Schwarzerd, en Melanchthon. Son discours inaugural appelait à une refonte des études, et il y consacra sa vie : manuels de grammaire, de rhétorique et de dialectique, programmes d'écoles, statuts d'universités. Son influence sur l'enseignement fut telle qu'on le surnomma Praeceptor Germaniae, le « précepteur de l'Allemagne ». Son action réforma Wittenberg, pesa sur la vieille université de Tübingen où il avait étudié, et inspira la nouvelle université de Marbourg, fondée en 1527 par le landgrave Philippe de Hesse comme premier établissement protestant.
Les liens avec Érasme
Aucun de ces savants ne travaillait en vase clos. Tous entretenaient un commerce de lettres avec Érasme de Rotterdam, dont les éditions critiques et le latin élégant servaient de modèle. Pirckheimer, Reuchlin et Melanchthon figurent parmi ses correspondants, et les presses rhénanes qui imprimaient Érasme diffusaient aussi leurs ouvrages. L'humanisme allemand fut ainsi un maillon d'une communauté savante européenne.
Cosmographie et sciences
Cette curiosité déborda vite les lettres. Sébastien Münster (1488-1552), hébraïsant lui aussi, publia en 1544 sa Cosmographia, première grande description du monde en langue allemande, rééditée des dizaines de fois dans plusieurs langues. Dans les montagnes de Saxe, Georg Agricola (1494-1555) observa mines et minerais pour écrire le De re metallica, paru en 1556, et des traités qui firent de lui le père de la minéralogie. Plus tard, formé à Tübingen auprès de Michael Maestlin, Johannes Kepler (1571-1630) tira de ses calculs les lois du mouvement des planètes, publiées dans l'Astronomia nova (1609).
L'imprimerie savante
Rien de tout cela n'aurait circulé sans les presses. Héritière de Gutenberg, l'imprimerie allemande devint le véhicule de l'érudition : ateliers de Nuremberg, officines rhénanes, éditions bilingues et illustrées. En multipliant grammaires, cartes et classiques, le livre imprimé transforma un cercle d'amis en mouvement durable — et c'est cette alliance des lettrés, des universités et des imprimeurs qui définit l'humanisme allemand.
