4 min de lecture
Une dynastie sortie d'un métier à tisser
L'histoire des Fugger commence modestement : une famille de tisserands venue de la campagne souabe s'installe à Augsbourg au XIVᵉ siècle. En quelques générations, la maison passe du textile au commerce des épices, puis à la banque et aux mines. Au tournant du XVIᵉ siècle, elle est à la tête de la plus grande fortune d'Europe. Augsbourg, ville libre d'Empire traversée par les grandes routes marchandes et par les séjours fréquents de l'empereur Maximilien Iᵉʳ, offre le terrain idéal à cette ascension fulgurante.
Jakob Fugger « le Riche »
La figure centrale est Jakob Fugger (1459-1525), surnommé « le Riche ». Formé au négoce à Venise, il transforme l'entreprise familiale en une machine financière d'une ampleur inédite. Le levier décisif est le métal : dès 1487, en prêtant à l'archiduc Sigismond du Tyrol, les Fugger prennent en garantie des parts dans les mines d'argent et de cuivre. Ils étendent ensuite leur emprise sur l'argent du Tyrol et de Carinthie, puis sur le cuivre de Hongrie et de Bohême, jusqu'à dominer la production européenne. Maître d'un quasi-monopole du cuivre, Jakob Fugger tient une matière première stratégique.
Sa puissance devient politique. Les Fugger prêtent des sommes croissantes aux Habsbourg, à Maximilien Iᵉʳ d'abord, à son petit-fils ensuite. En 1519, Jakob Fugger conduit un consortium de marchands qui avance environ 850 000 florins pour assurer l'élection de Charles Quint comme empereur, contre le roi de France François Iᵉʳ. Sans cet argent, la couronne impériale aurait pu changer de tête. Les Fugger gèrent aussi des fonds de la papauté, dont le produit de la vente des indulgences : un rouage qui, indirectement, nourrira la colère de Luther et la Réforme.
La chapelle Fugger, première œuvre de la Renaissance allemande
La fortune se fait aussi pierre et couleur. À l'église Saint-Anne d'Augsbourg, Jakob Fugger fait aménager à partir de 1509 une chapelle funéraire pour lui-même et ses frères Ulrich et Georg. Édifiée pour l'essentiel entre 1509 et 1512, consacrée en 1518, la chapelle Fugger est tenue pour la première œuvre d'architecture de la Renaissance en Allemagne : pour la première fois au nord des Alpes, le vocabulaire de la Renaissance italienne — pilastres, balustres, marbres, putti — s'y déploie pleinement. Les noms de l'architecte et des décorateurs ne sont pas tous documentés, mais une grande part du décor sculpté est attribuée à Sebastian Loscher et à l'atelier de Hans Daucher, tandis que les volets d'orgue peints reviennent à Jörg Breu l'Ancien. Devenue luthérienne, l'église Saint-Anne a conservé cette chapelle catholique.
La Fuggerei, plus ancienne cité sociale du monde
En 1521, Jakob Fugger fonde, en son nom et celui de ses frères, la Fuggerei : un quartier clos de maisons destiné aux habitants d'Augsbourg tombés dans le besoin. C'est aujourd'hui la plus ancienne cité sociale encore habitée au monde, peuplée sans interruption depuis 1523. Le loyer, fixé par charte à un florin rhénan par an, n'a jamais augmenté ; il équivaut aujourd'hui à moins d'un euro, auquel s'ajoute l'obligation de trois prières quotidiennes. Fondation chrétienne autant que geste de prestige, la Fuggerei dit à sa manière le rapport des Fugger à l'argent, au salut et à la mémoire.
Augsbourg, atelier de la Renaissance du Nord
Autour des Fugger, Augsbourg devient l'un des foyers de la Renaissance au nord des Alpes. Deux peintres y dominent le premier quart du XVIᵉ siècle. Hans Holbein l'Ancien, père du célèbre portraitiste, fixe les traits de l'élite marchande et patricienne de la ville. Hans Burgkmair l'Ancien, son contemporain, excelle dans la peinture comme dans la gravure et sert la cour de Maximilien Iᵉʳ ; on lui doit le décor de la façade de la maison de Jakob Fugger, souvent présentée comme le premier palais de style italien en Allemagne. Tous deux mêlent influences flamandes et italiennes pour forger un langage neuf, aux côtés de Dürer à Nuremberg.
Un siècle plus tard, Augsbourg trouve son grand architecte en Elias Holl (1573-1646). Revenu d'un voyage en Italie, il dote la ville de bâtiments publics d'une sobre monumentalité : le Zeughaus (arsenal, 1602-1607), puis surtout l'hôtel de ville, dont la première pierre est posée en 1615 et le chantier mené jusqu'en 1624. Couronné de bulbes et abritant la fastueuse Salle dorée, le Rathaus compte parmi les plus importants édifices civils de la Renaissance au nord des Alpes. De la chapelle de Jakob Fugger à l'œuvre de Holl, Augsbourg résume un siècle entier : l'argent y est devenu architecture, et la finance, mémoire de pierre.
