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Une capitale sur le Neckar
Au XVIᵉ siècle, Heidelberg est le cœur battant du Palatinat électoral, l'un des territoires les plus puissants du Saint-Empire. Ses princes, les comtes palatins de la maison de Wittelsbach, comptent parmi les sept électeurs qui désignent l'empereur. De leur château dominant la vallée du Neckar, ils transforment une forteresse médiévale en résidence de cour, et font venir sur les rives du fleuve architectes, sculpteurs, humanistes et théologiens. La ville devient alors l'un des foyers les plus brillants de la Renaissance allemande.
Le château : un manifeste de pierre
Le Château de Heidelberg n'est pas un édifice unique mais une suite de corps de logis accolés, chacun portant le goût de son commanditaire. Le plus célèbre, l'Ottheinrichsbau, est lancé en 1556 pour l'électeur Othon-Henri et achevé après sa mort en 1559. Sa façade compte parmi les premières et les plus abouties de style Renaissance au nord des Alpes.
Le programme sculpté de l'Ottheinrichsbau, attribué à Alexander Colin, déploie sur plusieurs registres un alphabet savant de figures : vertus, héros bibliques et dieux antiques s'y répondent comme un discours sur le bon gouvernement. La façade entière se lit ainsi, du bas vers le haut, comme un traité politique taillé dans le grès rouge.
Quelques décennies plus tard, l'électeur Frédéric IV fait élever le Friedrichsbau entre 1601 et 1607, sur les plans de l'architecte Johannes Schoch, avec une sculpture confiée à Sebastian Götz de Coire. La galerie des ancêtres du Friedrichsbau aligne seize statues de princes, de Charlemagne au sommet jusqu'au bâtisseur lui-même au pied de l'édifice : une dynastie entière convoquée pour légitimer la maison palatine.
L'Hortus Palatinus, « huitième merveille »
En 1614, le jeune électeur Frédéric V commande un jardin pour son épouse Élisabeth Stuart, fille du roi d'Angleterre Jacques Iᵉʳ, qu'il a épousée l'année précédente. L'Hortus Palatinus est dessiné par l'ingénieur français Salomon de Caus, hydraulicien et ancien maître de dessin d'Élisabeth. Sur les pentes raides au-dessus du château, de Caus étage terrasses, parterres, grottes et automates mus par l'eau, jouets hydrauliques et orgues mécaniques qui émerveillent l'Europe. On parle alors d'une « huitième merveille du monde ». De Caus en publie la description gravée à Francfort en 1620, en français et en allemand.
Tout près, l'Elisabethentor, la porte d'Élisabeth, est érigée en 1615 en cadeau de Frédéric V à sa femme ; la légende veut qu'elle ait été assemblée en une seule nuit. Du jardin, seules subsistent aujourd'hui les terrasses : les jeux d'eau furent emportés par la guerre de Trente Ans, ouverte en 1618.
La ville savante et réformée
Heidelberg abrite la plus ancienne université d'Allemagne, fondée en 1386 par l'électeur Robert Iᵉʳ avec l'autorisation du pape. À la Renaissance, elle devient un pôle de l'humanisme et, sous l'électeur Frédéric III le Pieux, le laboratoire d'une Réforme de type calviniste. C'est là qu'est rédigé en 1562 et promulgué en 1563 le Catéchisme de Heidelberg, œuvre du professeur Zacharias Ursinus et du prédicateur Caspar Olevianus, qui fait du Palatinat l'un des rares bastions réformés d'un empire partagé entre luthériens et catholiques. L'université nourrit aussi la fameuse Bibliotheca Palatina, l'une des plus riches collections de manuscrits et d'imprimés du temps.
Dans la vieille ville, la Maison du Chevalier témoigne de cette prospérité bourgeoise. Bâtie en 1592 par le marchand drapier huguenot Charles Bélier, réfugié de France, elle est la plus ancienne demeure du centre et la seule, construite entièrement en pierre, à survivre aux destructions de la fin du XVIIᵉ siècle. Sa façade ornée, surmontée d'une statue de saint Georges, offre encore le plus bel exemple civil de la Renaissance à Heidelberg.
Le crépuscule
L'ambition palatine se brise avec Frédéric V. Élu roi de Bohême en 1619, il perd sa couronne dès 1620 à la Montagne-Blanche et passe à l'histoire comme le « roi d'un hiver ». Lorsque les troupes catholiques prennent Heidelberg en 1622, la Bibliotheca Palatina est saisie et envoyée par-delà les Alpes au Vatican, dans près de deux cents caisses. La grande saison renaissante de la ville s'achève, mais ses façades sculptées en conservent la mémoire.
