Devant l'œuvre
Ce petit livre est le plus ancien conservé en Alsace — écrit au VIIe siècle, quand Sélestat s'appelait encore Selestath et était une bourgade franque au cœur des forêts rhénanes. Un lectionnaire est un livre liturgique qui rassemble les textes de l'Écriture sainte à lire lors des offices — ici des passages de l'Ancien Testament et des Actes des Apôtres. L'écriture mérovingienne onciale, ronde et solennelle, précède de plusieurs siècles la minuscule carolingienne que Charlemagne standardisera. Tenir ce livre du regard, c'est voir Sélestat avant Sélestat — une ville qui n'existait pas encore sous ce nom mais dont quelqu'un, dans un scriptorium anonyme, copiait déjà les textes sacrés.
Symbolisme & lecture iconographique
Un lectionnaire mérovingien est à la fois un objet de culte (la Parole lue dans l'église) et un objet de savoir (la Parole copiée, conservée, transmise). La continuité entre le lectionnaire du VIIe siècle et les imprimés du XVIe siècle exposés à quelques mètres est la continuité de la même obsession : copier, conserver, transmettre la connaissance contre le temps.
Analyse des émotions
Regarder l'écriture mérovingienne de ce lectionnaire provoque une étrangeté particulière : c'est du latin, c'est lisible en principe — mais l'écriture est si différente de toutes celles qui suivront qu'elle semble appartenir à une autre espèce humaine. Ces lettres rondes et épaisses, tracées à la plume d'oie sur parchemin de peau de veau, sont l'écriture d'un monde disparu. Et pourtant les mots sont les mêmes — 'In principio erat Verbum.'
Secrets & mystères
Comment ce lectionnaire du VIIe siècle s'est-il retrouvé à Sélestat ? L'hypothèse la plus vraisemblable est qu'il appartenait au prieuré bénédictin ou à un scriptorium monastique de la région rhénane, et qu'il fut donné ou légué à l'église paroissiale de Sélestat au cours du Moyen Âge. La chaîne de possession entre le VIIe siècle et le don de Jean de Westhus en 1452 est entièrement lacunaire — huit siècles de silence documentaire. Ce manuscrit a traversé les invasions vikings, les guerres féodales, la Peste Noire, les guerres de Religion — et il est là, intact.
Le saviez-vous ?
L'écriture mérovingienne est l'écriture des royaumes francs des VIe–IXe siècles — avant que Charlemagne, vers 789, ne lance la réforme scripturaire qui standardisa la minuscule carolingienne dans tout l'Empire. La minuscule carolingienne est l'ancêtre direct de nos lettres minuscules modernes. Les humanistes de la Renaissance, qui la redécouvrirent dans les manuscrits carolingiens, crurent que c'était l'écriture des Anciens — et la copirent en la croyant antique. Nos polices de caractères 'romaines' descendent de cette erreur magnifique.

