Devant l'œuvre
Approchez-vous de ce petit cahier de papier. Ce ne sont que des pages de latin recopié, des exercices de grammaire, des notes prises en cours — mais elles appartinrent à Beatus Rhenanus quand il était écolier ici même, à l'école latine de Sélestat, vers 1498-1499. C'est le document le plus intime de toute la bibliothèque. Observez l'écriture : c'est la main d'un adolescent qui apprend le latin, qui glose Virgile et Ovide entre les lignes, qui dessine parfois dans la marge. On a sous les yeux le point de départ d'une des plus grandes carrières de l'humanisme européen. Cet enfant deviendra l'ami d'Érasme, l'éditeur de Tacite et de Pline, et léguera à sa ville, en 1547, les quelque 670 volumes de sa bibliothèque — ce fonds même dans lequel ce cahier a été conservé. On tient ici les deux bouts d'une vie : l'écolier et le savant, réunis dans la même salle.
Éléments remarquables
L'écriture est une main d'humaniste en formation, encore scolaire, aux lettres appliquées. Les marges et l'interligne portent gloses interlinéaires et notes marginales qui enveloppent le texte copié : la page devient un espace de travail où le texte-source et son commentaire cohabitent, selon la disposition héritée des éditions savantes imprimées de la fin du XVe siècle. Quelques dessins de la main de l'élève émaillent le volume. La juxtaposition, sur une même ouverture, de la fin des Géorgiques et du début des Fastes donne à voir la continuité d'un cursus de lecture. Le papier et la reliure sobres signalent l'objet d'usage, non de collection.
Signification historique et artistique
Le document vaut moins par sa facture que par ce qu'il atteste : la méthode d'enseignement humaniste à l'œuvre sur le vif. Recopier Virgile et Ovide, les gloser mot à mot, en noter les tournures, c'était s'approprier la langue des Anciens pour en faire un instrument vivant. Le cahier montre comment un futur philologue s'est formé — par la copie, l'annotation, la relecture — avant de devenir lui-même éditeur de textes antiques. Conservé parmi les 670 volumes du legs de 1547, il relie symboliquement les deux extrémités d'une même vie intellectuelle : l'écolier et le savant, l'apprentissage et la transmission.
Contexte économique, social et religieux
L'école latine de Sélestat comptait, au tournant du XVe et du XVIe siècle, parmi les plus réputées de l'Europe du Nord. Sous l'impulsion de son directeur Louis Dringenberg (mort en 1477), puis de Crato Hofmann et de Jérôme Gebwiler, elle avait adopté une pédagogie humaniste qui faisait lire aux élèves les auteurs latins classiques dans le texte plutôt que les manuels scolaires médiévaux. Elle attira jusqu'à plusieurs centaines d'écoliers venus d'Alsace, de Souabe, de Suisse et de Lorraine, et forma une génération entière d'humanistes rhénans. Beatus Rhenanus y entra enfant et y recopia, comme ses condisciples, les textes au programme. Ce cahier date de ces années d'apprentissage, antérieures à ses études à Paris puis à son installation à Bâle, où il travailla auprès de l'imprimeur Johann Froben.
Symbolisme & lecture iconographique
Le cahier d'écolier figure la transmission : la chaîne qui va du maître à l'élève, de l'école à l'humaniste, de l'humaniste à la bibliothèque qu'il lèguera à sa ville. En recopiant Virgile et Ovide, l'enfant s'inscrit dans la longue filiation qui relie l'Antiquité à la Renaissance par le relais patient de la copie. Beatus Rhenanus apprit dans ces pages le latin qui lui permettrait de lire les Anciens, de les éditer, de les commenter, puis de les transmettre à son tour. L'objet condense ainsi l'idéal humaniste lui-même : la culture ne se possède pas, elle se reçoit et se rend.
Analyse des émotions
Un cahier d'écolier de la fin du XVe siècle provoque une reconnaissance immédiate : les exercices de grammaire, les corrections, les ratures, la progression d'une main qui s'assure. C'est l'enfance studieuse de n'importe quelle époque, déplacée de cinq siècles. L'enfant qui écrit ici ne sait pas encore qu'il deviendra Beatus Rhenanus — et c'est cette ignorance, rétrospectivement, qui serre le cœur : on ne sait jamais, en regardant une main d'enfant, ce qu'elle écrira.
Secrets & mystères
L'exceptionnelle réputation de l'école latine de Sélestat explique à elle seule la survie d'un objet aussi fragile qu'un cahier d'enfant. La pédagogie introduite par Louis Dringenberg — lire les classiques dans le texte — y était alors une nouveauté qui rompait avec l'enseignement médiéval. L'intérêt du document tient à l'identification certaine de son auteur, rendue possible par le legs de Beatus Rhenanus à sa ville en 1547 : le cahier est resté dans l'ensemble documentaire constitué par le même homme, ce qui garantit son attribution. La datation vers 1498-1499 s'appuie sur l'âge de l'élève et sur les textes au programme.
Le saviez-vous ?
Beatus Rhenanus avait coutume d'inscrire sur plusieurs de ses livres une devise latine : Sum Beati Rhenani nec muto dominum — « J'appartiens à Beatus Rhenanus et je ne change pas de maître. » Cette marque de propriété en dit long sur l'attachement des humanistes à leurs livres. En léguant sa bibliothèque à Sélestat, il offrait pourtant ces mêmes volumes à sa ville : une fidélité qui, en changeant de gardien, ne changeait pas d'esprit.
Sources
Le sculpteur
Beatus Rhenanus
1485–1547
humaniste
Né à Sélestat en 1485 sous le nom de Beatus Bild, Beatus Rhenanus est l'un des plus grands philologues de la Renaissance germanique. Formé à la fameuse école latine de sa ville natale puis à Paris auprès de Jacques Lefèvre d'Étaples, il s'installe à Bâle où il devient, pendant une quinzaine d'années, l'un des savants de l'atelier de l'imprimeur Johann Froben. Il y établit et commente des éditions critiques d'auteurs antiques — Tacite, Pline, Velleius Paterculus, Tertullien. Son grand œuvre personnel, les « Rerum Germanicarum libri tres » (1531), fonde l'histoire critique de la Germanie. Ami intime d'Érasme, il devient son premier biographe et édite ses œuvres complètes (1540-1541). Comme la plupart des humanistes alsaciens, il écrit presque exclusivement en latin.
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