Devant l'œuvre
Ce petit panneau est l'un des tableaux les plus rares de France — une Crucifixion attribuée à Giotto, le peintre qui inventa la peinture occidentale moderne. Giotto est extraordinairement rare dans les collections françaises : le Louvre n'en possède aucun original certain, et ce panneau de Strasbourg est l'un des rares Giotto hors d'Italie. L'attribution est débattue — certains historiens l'attribuent à Giotto lui-même (Roberto Longhi en 1948, confirmé lors de l'exposition 'Giotto et compagni' au Louvre en 2013), d'autres à un 'Maître de la Crucifixion de Strasbourg'. Ce qui est certain : c'est une œuvre tardive de l'entourage immédiat de Giotto, vers 1315–1320, avec les caractéristiques des œuvres tardives du maître — les drapés volumineux, la composition perspectivée, les groupes de personnages individualisés.
Symbolisme & lecture iconographique
La Crucifixion est le centre théologique de l'iconographie chrétienne — le sacrifice rédempteur du Fils de Dieu. Dans la version de Giotto, les anges en vol autour de la croix (une innovation iconographique du XIVe siècle) disent la réaction du monde divin à cet événement : même les anges pleurent, même le ciel est touché par cette mort. La présence des anges en deuil autour de la croix humanise le divin en lui donnant des émotions.
Analyse des émotions
Ce petit panneau de 45 cm sur 32 dit l'invention de l'émotion dans la peinture occidentale. Les anges qui se lamentent autour du Christ en croix, la Vierge qui s'évanouit soutenue par ses compagnes, Marie-Madeleine qui embrasse la croix — ces gestes sont les premiers gestes émotionnellement vrais de la peinture européenne. Avant Giotto, les personnages ne souffrent pas : ils témoignent. Avec Giotto, ils souffrent.
Secrets & mystères
Ce panneau fut probablement le volet droit d'un diptyque — l'autre panneau (une Madone trônant entre les Vertus) se trouverait dans la collection Wildenstein de New York, attribuée au 'Maître des Voiles'. Cette reconstruction du diptyque original est plausible mais non certaine. Le panneau entra dans les collections du musée en 1890, quand Wilhelm von Bode, directeur des Musées Impériaux de Berlin, reconstruisait méthodiquement la collection du musée strasbourgeois sous administration allemande. Bode acquit plusieurs chefs-d'œuvre pour Strasbourg en cette qualité — dont ce Giotto.
Le saviez-vous ?
Giotto mourut à Florence en 1337 — probablement de la même épidémie de peste qui allait ravager l'Europe en 1347–1351. Il avait 70 ans, une longévité exceptionnelle pour l'époque. Sa réputation était immense de son vivant — Dante, son contemporain et peut-être son ami, le cite dans la Divine Comédie comme le peintre qui 'avait surpassé Cimabue'. Boccace, dans le Décaméron, lui consacre une nouvelle entière. Aucun autre peintre médiéval n'a été célébré ainsi par les plus grands écrivains de son temps.


