Devant l'œuvre
Ce qu'on a sous les yeux n'est pas une sculpture mais un livre — et pas n'importe lequel : un incunable, c'est-à-dire un ouvrage imprimé aux tout débuts de la typographie, avant l'an 1500. Observons d'abord l'imprimeur. Jean Mentel est né ici même, à Sélestat, vers 1410 ; il est le premier imprimeur strasbourgeois, contemporain direct de Gutenberg, et l'empereur l'anoblira en 1466 pour son art. Le texte, lui, est bien plus ancien : c'est La Cité de Dieu de saint Augustin, écrite au Ve siècle, au lendemain du sac de Rome. Augustin y dit que la Rome de pierre peut tomber, mais que la Cité de Dieu, invisible, ne tombe jamais. Regardons la page : deux colonnes, des caractères gothiques qui imitent l'écriture à la main, et ces lettres rouges tracées après coup par un rubricateur — car au début, l'imprimé cherchait à ressembler au manuscrit. C'est précisément une de ces dates portées à la main qui permet de situer l'édition autour de 1468. On tient là une des toutes premières éditions imprimées de ce classique, et la première à l'accompagner du commentaire des savants d'Oxford. Autrement dit : un texte millénaire, saisi à l'instant où une machine neuve commençait à le multiplier à l'identique.
Éléments remarquables
La facture trahit la jeunesse de l'imprimerie : composition sur deux colonnes, caractère gothique lourd imité de l'écriture des copistes, justification irrégulière, absence de page de titre. Les initiales ornées, les rubriques et les signes de paragraphe ne sont pas imprimés mais tracés à la main, en rouge et parfois en bleu, par un rubricateur intervenant après le tirage — d'où les dates manuscrites qui servent aujourd'hui à situer l'édition. La hiérarchie visuelle entre le texte d'Augustin et le double commentaire de Trevet et Waleys organise déjà la page savante de manière raisonnée. L'encre noire, grasse et régulière, témoigne de la maîtrise technique précoce de l'atelier strasbourgeois.
Signification historique et artistique
La Cité de Dieu est le premier grand essai de philosophie de l'histoire de la pensée chrétienne. Augustin l'entreprit après le sac de Rome par les Wisigoths d'Alaric en 410 : à ceux qui accusaient l'abandon des dieux païens d'avoir causé le désastre, il oppose la distinction de deux cités — la cité terrestre, bâtie sur l'amour de soi et vouée à périr, et la Cité de Dieu, fondée sur l'amour de Dieu et promise à l'éternité. Imprimer ce texte revient à inscrire cette méditation sur le périssable et le durable dans des dizaines d'exemplaires identiques : l'idée de permanence trouvait un support d'une permanence inédite, et la diffusion typographique allait porter l'œuvre à toute l'Europe lettrée.
Contexte économique, social et religieux
Sélestat fut au tournant des XVe et XVIe siècles un foyer de l'humanisme rhénan, doté d'une école latine réputée et d'un cercle de lettrés dont Beatus Rhenanus reste la figure majeure. C'est l'héritage de ces bibliothèques privées, léguées à la ville, qui forme aujourd'hui le fonds de la Bibliothèque Humaniste. Jean Mentel, enfant de Sélestat, s'établit comme imprimeur à Strasbourg où il est reçu bourgeois en 1447 ; l'empereur Frédéric III lui accorda en 1466 des lettres de noblesse en reconnaissance de son art. Son atelier produisit une série d'éditions savantes destinées au clergé et aux universitaires. L'impression du texte d'Augustin, avec son commentaire oxonien, répond à une demande précise : fournir aux studieux un classique de la théologie accompagné de son apparat d'explication, désormais reproductible en quantité.
Symbolisme & lecture iconographique
L'ouvrage superpose deux ordres de sens. Celui du texte d'abord : la Cité de Dieu, invisible et éternelle, que nulle armée ne peut saccager, opposée à la Rome terrestre tombée en 410 — image d'une permanence spirituelle que l'histoire ne peut entamer. Celui de l'objet ensuite : par la typographie, cette promesse de permanence reçoit un équivalent matériel, puisque l'imprimé fixe et multiplie le texte à l'identique, le soustrayant aux fautes et aux pertes du recopiage manuel. L'adjonction du commentaire des dominicains d'Oxford inscrit en outre l'édition dans la tradition scolastique : lire Augustin, c'est le lire glosé, accompagné de l'autorité des maîtres qui l'ont interprété. Le livre vaut ainsi comme monument de la mémoire autant que comme instrument d'étude.
Analyse des émotions
Un incunable saisit par ce qu'il montre d'une révolution en train de se faire. La typographie encore hésitante, les colonnes serrées, les initiales peintes à la main sur l'imprimé donnent le sentiment d'un objet hybride, pris entre deux mondes : celui du copiste qu'il imite et celui de la série qu'il inaugure. De cette maladresse naît une émotion particulière, celle d'assister au premier pas d'une technique qui allait tout changer, et de tenir sous les yeux la forme matérielle d'un texte vieux de mille ans au moment précis où il entrait dans l'âge de la reproduction.
Secrets & mystères
Dans sa vieillesse, Jean Mentel revendiqua le titre d'inventeur de l'imprimerie, avant Gutenberg — thèse reprise au XVIe siècle par des humanistes strasbourgeois soucieux d'attribuer l'invention à un Alsacien, et débattue durant des siècles. L'attribution de l'invention à Gutenberg est aujourd'hui établie ; mais le détail des rôles dans le Strasbourg des années 1440, où Gutenberg séjourna avant Mayence, reste discuté, et Mentel a pu y connaître ou côtoyer les premières expériences typographiques. L'édition elle-même, ni signée ni datée comme toute la production de l'atelier, n'est située que grâce aux notes de rubricateurs : sa datation demeure un "vers 1468" reconstitué, non une certitude imprimée.
Le saviez-vous ?
Les premiers imprimeurs tenaient leur procédé pour un secret commercial jalousement gardé. Quand les troubles de Mayence dispersèrent les ateliers vers 1462, les typographes se répandirent à travers l'Europe en emportant leur savoir : en moins de trente ans, de 1450 à 1480, l'imprimerie s'était implantée dans plus de cent villes européennes. Jean Mentel, l'enfant de Sélestat, fut l'un des premiers maillons de cette diffusion.

