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Moïse défendant les filles de Jéthro (Mosè difende le figlie di Jetro), Rosso Fiorentino (Giovan Battista di Jacopo)

Peinture

Moïse défendant les filles de Jéthro (Mosè difende le figlie di Jetro)

Rosso Fiorentino (Giovan Battista di Jacopo)

vers 1523-1524·Gallerie degli Uffizi, Florence · Florence
Faire le puzzle de l'œuvre

Devant l'œuvre

On s'attend à une scène biblique paisible; on tombe sur une bagarre. Le sujet vient pourtant du livre de l'Exode : Moïse, en exil au pays de Madian, arrive à un puits où les sept filles du prêtre Jéthro viennent puiser de l'eau pour leurs troupeaux, et où des bergers veulent les chasser. Moïse prend leur défense — et, en récompense, recevra l'une d'elles, Séphora, pour épouse. Mais chez Rosso Fiorentino, cet épisode devient un tourbillon de corps nus, musclés, enchevêtrés, où il faut un moment pour retrouver qui est qui. Au centre, un Moïse presque nu frappe; autour de lui, des bergers s'effondrent; et, au premier plan, un homme renversé, violemment raccourci en perspective, semble jeté hors du tableau, à nos pieds.

Cette violence n'est pas une maladresse : c'est un programme. Nous sommes à Florence vers 1523-1524, quelques années avant le sac de Rome, dans le moment où de jeunes artistes — Rosso, Pontormo — rompent délibérément avec la sérénité de la Haute Renaissance. Rosso a nourri son œil des grandes batailles perdues de ses aînés : le carton de la Bataille de Cascinade Michel-Ange, laBataille d'Anghiari de Léonard, ces machines à nus héroïques dont Florence parlait encore. Il en tire une leçon extrême : faire de l'anatomie un spectacle, du raccourci une prouesse, de la couleur une dissonance.

Car la couleur, ici, achève de désorienter. Rosso ne cherche pas les accords doux : il juxtapose des tons acides, presque métalliques, une lumière froide et dure qui fait luire les muscles comme du bronze poli. Les corps ne sont plus vraiment de chair; ils tiennent de la statue et de l'écorché. C'est l'anticlassicisme en acte : là où Raphaël équilibrait, Rosso déséquilibre; là où la Renaissance apaisait, il agresse.

Devant ce tableau, on mesure ce qu'est le premier maniérisme florentin : non pas une décadence, mais une audace. Rosso prend un récit édifiant et en fait un manifeste de la forme pure — le geste, le nu, le raccourci — quitte à sacrifier la lisibilité et le décorum. Le corps renversé du premier plan, à lui seul, fera école : les Florentins, jusqu'à Bronzino, s'en souviendront longtemps.

Symbolisme & lecture iconographique

Rosso plie un récit biblique à une démonstration de forme; mais chaque motif garde un sens, entre théologie de l'Exode et éloge de la maniera.

  • Moïse au centre : le futur libérateur d'Israël est montré non en législateur mais en bras vengeur. Sa nudité héroïque et son geste de frappe en font une figure de la justice active, préfiguration du chef qui, plus tard, fera jaillir l'eau du rocher et guidera son peuple.
  • L'eau et le puits : la scène se noue autour d'un point d'eau. L'eau est ici enjeu vital (abreuver les troupeaux), promesse de mariage (Séphora), et, pour une lecture chrétienne, annonce de l'eau du salut — le puits comme lieu de rencontre providentielle, motif récurrent de la Bible.
  • Les filles de Jéthro : reléguées à l'arrière et sur les côtés, elles sont la cause et la récompense du combat. Séphora, que Moïse épousera, y est présente sans être désignée : l'épisode est aussi un récit de fondation d'une alliance.
  • Les corps nus des bergers : leur nudité n'a guère de justification narrative; elle relève de la maniera, du plaisir savant de l'anatomie. Certains y lisent une opposition allégorique — la force juste de Moïse contre la brutalité des agresseurs, l'ordre contre le chaos.
  • Le corps renversé au premier plan : violemment raccourci, il est le morceau de bravoure du tableau, héritier direct des batailles de nus de Michel-Ange et de Léonard. Figure du vaincu, il incarne aussi la chute — celle de la violence que Moïse terrasse.
  • La lumière métallique et les couleurs acides : loin d'être décoratives, elles portent l'émotion. Cette clarté froide et irréelle détache le combat de tout cadre naturaliste et le hisse au rang d'idée, presque d'abstraction héroïque.

Analyse des émotions

Le premier sentiment est le choc : on est jeté au milieu d'une mêlée, sans point d'appui, sans centre apaisant où poser le regard. Rosso refuse toute distance contemplative; le corps raccourci du premier plan bascule vers nous et nous inclut presque dans la bagarre. L'émotion est celle de la violence pure, mais une violence étrange, glacée, sans le sang ni le cri attendus. Car la lumière métallique et les couleurs dures refroidissent la scène : ces nus splendides sont aussi un peu inhumains, plus proches de la statuaire que de la chair souffrante. Naît alors un malaise fécond, très maniériste : l'admiration pour la virtuosité anatomique se heurte à l'inquiétude devant tant de brutalité esthétisée. On ne sait plus si l'on doit frémir du combat ou jouir de la beauté des corps — et c'est précisément cette hésitation, cette tension entre horreur et magnificence, que Rosso a voulu produire.

Secrets & mystères

  • Original ou copie fidèle? L'attribution a été discutée : des réflectographies (années 1990) ont révélé des incohérences techniques dans le dessin sous-jacent, alimentant le doute entre autographe de Rosso et copie ancienne de grande qualité.
  • Un pendant? Des études (dont un article savant consacré à sa provenance romaine et à son symbolisme allégorique) suggèrent que le tableau aurait pu former paire avec une autre composition, et invitent à une lecture allégorique dépassant le simple récit.
  • La dette envers les grandes batailles. L'enchevêtrement de nus et le raccourci renvoient explicitement au carton perdu de la Bataille de Cascinade Michel-Ange et à laBataille d'Anghiari de Léonard : Rosso hérite d'un vocabulaire florentin que ces chefs-d'œuvre disparus avaient rendu célèbre.
  • Une entrée tardive aux Offices. Le tableau est entré dans les collections médicéennes au XVIIᵉ siècle; sa localisation et sa fonction d'origine restent en partie incertaines.
  • Un raccourci qui fait école. Le corps renversé du premier plan a durablement marqué les peintres florentins, jusqu'à Bronzino, qui s'en souviendra dans ses propres compositions.

Le saviez-vous ?

La vie de Rosso fut aussi tumultueuse que ses tableaux. Lors du sac de Rome, en 1527, il aurait été fait prisonnier par les impériaux et, selon la tradition, dépouillé et humilié, contraint de fuir. Il gagna finalement la France, où François Iᵉʳ en fit l'un des maîtres du château de Fontainebleau, fondant avec lui une école qui diffusa le maniérisme italien dans toute l'Europe du Nord. Vasari raconte enfin qu'il serait mort en 1540 par le poison, de sa propre main — récit dramatique que les historiens rapportent avec prudence.