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Le Cortège des Mages (Viaggio dei Magi), Benozzo Gozzoli

Peinture

Le Cortège des Mages (Viaggio dei Magi)

Benozzo Gozzoli

vers 1459-1461·Palazzo Medici Riccardi, Cappella dei Magi · Florence
Faire le puzzle de l'œuvre

Devant l'œuvre

Poussez la porte d'une pièce minuscule, à peine plus grande qu'un cabinet, au premier étage du palais que Cosme l'Ancien s'était fait bâtir par Michelozzo. Vous n'êtes plus dans une salle : vous êtes entré dans un tableau. Les trois murs se referment sur vous, couverts du sol au plafond d'un cortège somptueux qui tourne autour de la pièce comme une tenture précieuse. C'est la chapelle privée des Médicis, et Benozzo Gozzoli l'a peinte à fresque vers 1459-1461 pour Pierre de Médicis, dit le Goutteux, fils de Cosme.

Le sujet est le voyage des Rois mages vers Bethléem. Mais oubliez la sobriété d'une Nativité : ici la caravane sainte est devenue une chevauchée de cour, un défilé aristocratique à travers un paysage toscan de collines, de cyprès, de châteaux et de chasses. Chaque paroi porte l'un des trois rois. Sur le mur est, le plus célèbre, le plus jeune des mages chevauche un cheval blanc harnaché d'or, couronne posée sur des boucles blondes, au milieu d'une escorte étincelante. Sur les autres murs, le roi mûr et le roi âgé descendent des hauteurs, suivis d'une foule où se pressent pages, palefreniers, lévriers, guépards de chasse et cavaliers en brocart.

Ce cortège n'est pas peuplé d'inconnus. Gozzoli y a glissé les visages de la maison Médicis et de leurs alliés : on reconnaît traditionnellement Cosme l'Ancien et Pierre le Goutteux à cheval, le vieux patriarche sur une monture modeste, et toute une galerie de contemporains, princes, humanistes et dignitaires liés à la Florence du milieu du siècle. Le peintre s'est même représenté dans la foule, le regard tourné vers nous, une inscription en lettres d'or sur son bonnet : OPUS BENOTII, l'oeuvre de Benozzo.

Tout ce mouvement conduisait le regard vers l'autel, où trônait à l'origine une Adoration de l'Enfant issue de l'atelier de Filippo Lippi : la procession peinte convergeait ainsi vers la scène sacrée, comme si les murs eux-mêmes marchaient vers la crèche.

Dans l'histoire de l'art, cette chapelle est l'un des sommets du gothique international finissant. Gozzoli, formé auprès de Fra Angelico, y déploie un luxe de détails, d'ors appliqués à sec, de costumes et de brocarts qui tient autant de l'orfèvrerie que de la peinture murale. Mais c'est aussi un manifeste politique : en transformant l'adoration des mages en autoportrait dynastique, les Médicis, banquiers sans titre de noblesse, se glissent dans le cortège des rois. La Compagnie des Mages, confrérie florentine à laquelle la famille appartenait, offrait le prétexte idéal. Devant ces murs, on comprend d'un coup comment une famille de marchands a mis en scène son propre pouvoir : non par la force, mais par la beauté.

Symbolisme & lecture iconographique

Chaque figure de ce défilé travaille sur deux plans : elle joue son rôle dans l'Evangile et, en même temps, elle chante la gloire des Médicis.

  • Les trois Rois mages : selon la tradition médiévale (reprise dans la Légende dorée), ils incarnent les trois âges de la vie (jeunesse, maturité, vieillesse) et les trois parties du monde connu venant s'incliner devant l'Enfant. L'adoration devient l'hommage du pouvoir terrestre à la royauté divine.
  • Le jeune roi sur le cheval blanc : couronné, vêtu d'or, il est le point d'orgue de la paroi est. La tradition a longtemps voulu y reconnaître un jeune Médicis, parfois Laurent enfant, mais il s'agit sans doute d'un prince idéalisé plus que d'un portrait strict. Le cheval blanc, la richesse du harnais et la position en tête du cortège en font une figure d'apparat autant qu'un personnage sacré.
  • Les portraits Médicis : Cosme l'Ancien et Pierre le Goutteux chevauchent parmi les rois, entourés de leurs proches. Placer la famille dans le cortège des mages, c'est associer les banquiers de Florence au voyage des rois : légitimation dynastique par l'image sainte.
  • L'autoportrait de Benozzo : dans la foule, un visage nous fixe, le bonnet portant l'inscription OPUS BENOTII. Le peintre signe en se plaçant lui-même parmi les princes, revendiquant son statut d'artiste.
  • La Compagnie des Mages : les Médicis étaient membres de cette confrérie florentine qui mettait en scène chaque année la fête de l'Epiphanie. Le sujet religieux est donc aussi l'emblème d'une appartenance civique et dévotionnelle.
  • Le paysage toscan : cyprès, collines, forteresses et parties de chasse transposent la Terre sainte dans le domaine idéalisé des Médicis. La géographie sacrée devient portrait d'un territoire possédé.
  • Guépards, lévriers, faucons : attributs de la chasse princière, signes d'exotisme et de statut, ils affichent le train de vie aristocratique auquel la famille prétend.
  • Les anges en adoration : sur les parois du choeur, des cohortes d'anges attendent dans un jardin fleuri; ils marquent le terme du voyage, la destination céleste vers laquelle tout le cortège s'achemine.
  • L'or appliqué à sec et le brocart : au-delà du faste, l'or est aussi la lumière du divin qui affleure sur les étoffes et les auréoles, brouillant à dessein la frontière entre richesse terrestre et rayonnement sacré.

Analyse des émotions

L'émotion de cette chapelle tient d'abord à son échelle : on est cerné. Le cortège ne se regarde pas de face, il vous entoure, et l'on se sent minuscule au coeur d'un défilé qui ne finit jamais. C'est une émotion de conte, d'enfance émerveillée devant trop de détails à la fois.

Gozzoli obtient cet enchantement par la densité et par l'or. Rien n'est vide : chaque centimètre porte une broderie, un feuillage, un animal, un visage. La lumière accroche les rehauts dorés et, dans la pénombre de la petite pièce, la fresque semble luire de l'intérieur, comme une châsse d'orfèvre.

Mais sous le faste affleure une étrange immobilité. Le cortège est figé en plein mouvement, suspendu pour l'éternité : personne n'avance vraiment, personne ne parle. On éprouve le silence d'un rêve courtois, celui d'un âge d'or que Florence s'invente à elle-même. La beauté y devient une forme de pouvoir tranquille, et le spectateur, happé, oublie qu'il regarde de la propagande.

Secrets & mystères

Cette chapelle a beaucoup souffert, et son état actuel n'est pas tout à fait celui que Gozzoli avait laissé. Quand le palais passa aux Riccardi au XVIIe siècle, on modifia l'architecture : pour ouvrir un escalier, un angle de la pièce fut remanié et une portion de la fresque du cortège fut déplacée. Le raccord se devine encore pour l'oeil averti.

L'identité du jeune roi reste l'un des débats favoris des historiens. On a voulu y lire Laurent le Magnifique enfant, mais aussi des échos des hôtes illustres venus à Florence pour le concile de 1439, notamment l'empereur byzantin et le patriarche d'Orient, dont le souvenir aurait nourri la galerie de visages. La prudence impose d'y voir surtout des types idéalisés mêlés à quelques portraits sûrs.

Les bleus et les ors, appliqués a secco par-dessus l'enduit sec, sont les parties les plus fragiles : ce sont elles qui s'écaillent et que les restaurations ont dû stabiliser, révélant parfois le dessin préparatoire sous la couleur.

Enfin, le tableau d'autel qui recevait tout le mouvement du cortège n'est plus l'original : l'Adoration de l'Enfant de l'atelier de Lippi a quitté les lieux, et c'est une copie qui occupe aujourd'hui la place, la version ancienne étant conservée ailleurs. lieu de conservation actuel du panneau.

Le saviez-vous ?

Pendant l'exécution, Gozzoli et son commanditaire échangèrent des lettres, et l'une d'elles nous est parvenue. Pierre de Médicis, tatillon, avait critiqué certains anges séraphins que le peintre avait ajoutés dans le ciel du paysage. Gozzoli répond avec une déférence toute professionnelle : il explique qu'il n'a mis que deux angelots dans un nuage, qu'ils se voient à peine, mais qu'il fera bien sûr tout ce que son maître ordonnera et effacera ce qu'il faut effacer. Cette correspondance, rare pour l'époque, ouvre une fenêtre unique sur le rapport entre un artiste et son mécène au Quattrocento : on y voit le peintre défendre son idée tout en pliant devant la volonté du prince. teneur exacte des lettres.