Histoire
Le jardin du musée Rodin est inséparable de l'hôtel particulier qui l'abrite : l'hôtel Biron, construit entre 1727 et 1737 pour le riche financier Abraham Peyrenc de Moras sur les dessins de l'architecte Jean Aubert (qui travaillait aussi aux écuries de Chantilly). À sa mort, l'hôtel passe entre plusieurs mains aristocratiques — duchesse du Maine, maréchal de Biron qui lui donne son nom — avant d'être confisqué à la Révolution, transformé en ambassade pontificale, puis acquis en 1820 par les Dames du Sacré-Cœur qui y installent un pensionnat religieux.
Le tournant arrive au début du XXe siècle. En 1904, les Dames du Sacré-Cœur sont expulsées par la loi de séparation des Églises et de l'État ; l'État, propriétaire, loue alors les pièces de l'hôtel à des artistes en quête d'ateliers à bon marché. Y emménagent successivement Henri Matisse, Jean Cocteau, Isadora Duncan, Rainer Maria Rilke, et — à partir de 1908 — Auguste Rodin lui-même, qui occupe d'abord quatre pièces au rez-de-chaussée, puis y vit pratiquement.
Rodin tombe amoureux du jardin laissé à l'abandon depuis l'expulsion des religieuses, devenu un fouillis sauvage de roses, glycines et lierres. Il y travaille, y dispose ses sculptures, y reçoit ses modèles. Quand le gouvernement menace de revendre l'hôtel pour cause de spéculation, Rodin propose un marché : il léguera à l'État toute son œuvre — sculptures, dessins, archives, collections personnelles — à condition que l'hôtel et ses jardins deviennent un musée à son nom. La loi est votée en 1916, le musée ouvre en 1919, deux ans après la mort du sculpteur.
Le jardin lui-même connaît une longue restauration entre 1993 et 2005 sous la houlette du paysagiste Jacques Sgard : restitution des parterres à la française, replantation des roseraies, remise en lumière des perspectives historiques. Trois hectares se déploient désormais derrière l'hôtel, transformés en musée à ciel ouvert où dialogue la statuaire de Rodin avec la verdure.
À voir absolument
- Le Penseur dans le jardin d'honneur, agrandissement monumental coulé en 1902 — première vision en arrivant côté entrée
- Les Bourgeois de Calais, groupe de bronze poignant disposé sur une terrasse à l'arrière de l'hôtel, à hauteur d'homme comme Rodin l'avait voulu
- La Porte de l'Enfer, immense composition de plus de six mètres de haut, à droite en sortant de l'hôtel — où l'on retrouve le Penseur, les Trois Ombres, et toute une humanité tourmentée
- Le bassin rectangulaire axial, encadré de tilleuls taillés en rideau, descendant vers le fond du jardin
- La roseraie en quatre carrés autour du bassin, plus de mille rosiers de variétés anciennes — époustouflante en juin
- Le jardin d'Orphée au fond, plus intime et boisé, avec ses bancs disposés sous les marronniers
- La chapelle néogothique de l'ancien pensionnat (XIXe s.), qui sert aujourd'hui de salle d'expositions temporaires
- Le café du musée sous une verrière en lisière du jardin, lieu de pause prisé des connaisseurs
Anecdotes & secrets
Rainer Maria Rilke fut, de 1905 à 1906, le secrétaire particulier de Rodin — relation tumultueuse qui se termina par une brouille violente, puis se renoua en 1908. Le poète a laissé sur le jardin Biron quelques-unes des pages les plus envoûtantes jamais écrites sur un parc parisien, dans ses Cahiers de Malte Laurids Brigge. Pour lui, ce jardin était un poème en plein air dont Rodin était à la fois le jardinier et le sculpteur.
Avant d'y vivre, l'écrivain Jean Cocteau louait quatre pièces du premier étage où il recevait Diaghilev, Picasso, Stravinsky — la révolution des Ballets russes s'est en partie inventée ici. Isadora Duncan dansait pieds nus sur les pelouses, théoriquement à la stupéfaction des religieuses encore présentes à l'époque ; en réalité, elle s'y trouvait après leur départ, mais la légende a fait son œuvre. Matisse, lui, peignait de la fenêtre de son atelier au premier étage, dans la lumière du Sud-Est qu'il aimait tant.
Détail confidentiel : la sculptrice Camille Claudel, élève, amante et collaboratrice de Rodin pendant quinze ans, dispose désormais d'une salle entière dans l'hôtel Biron, où sont exposées plusieurs de ses œuvres majeures — L'Âge mûr, La Valse, Sakountala. Le jardin lui-même conserve un buste de Camille par Rodin, dialogue muet et tardif entre les deux artistes que la vie sépara cruellement.
Conseils de visite
Le jardin Rodin se savoure en mai-juin lorsque la roseraie déploie ses mille corolles, ou en septembre-octobre pour les rouges des érables et la lumière oblique sur les bronzes. Les jours de pluie, paradoxalement, sublime les sculptures — les bronzes humides prennent des reflets nouveaux et les visiteurs se raréfient. Privilégiez la fin de l'après-midi en semaine pour éviter les groupes. Le billet jardin seul (à tarif réduit) est une excellente porte d'entrée si vous n'avez pas le temps des salles intérieures.
Pour la pause, le café du musée Rodin propose une carte simple dans un cadre exceptionnel, en lisière du jardin. À côté, la Grande Épicerie de Paris rue de Sèvres et L'Arpège d'Alain Passard rue de Varenne — étoilé légendaire à deux pas — encadrent une gamme complète. Musée et jardin ouverts du mardi au dimanche, 10h-18h30 ; fermé le lundi et certains jours fériés. Accessibilité PMR satisfaisante (rampes et ascenseurs).





