Histoire
Derrière un haut mur austère de la rue de Babylone, presque face à l'hôtel Matignon, ce jardin secret prolonge depuis 1977 quatre siècles d'histoire conventuelle. En 1633, Vincent de Paul et Louise de Marillac fondent la Compagnie des Filles de la Charité, congrégation vouée au service des pauvres et des malades. Les sœurs s'installent peu à peu dans le quartier du faubourg Saint-Germain et acquièrent au XVIIIe siècle un vaste domaine entre la rue du Bac et la rue de Babylone, où elles aménagent un potager destiné à nourrir la communauté et les hospitalisés voisins.
L'épisode central qui donnera son nom au jardin se joue en novembre 1830. Une jeune novice bourguignonne, Catherine Labouré, fille d'un paysan de Côte-d'Or, déclare avoir vu trois fois la Vierge dans la chapelle attenante. Cette dernière lui aurait demandé de faire frapper une médaille protectrice — la fameuse médaille miraculeuse, dont des centaines de millions d'exemplaires se sont depuis répandues dans le monde catholique. Catherine Labouré meurt en 1876 et sera canonisée en 1947 ; ses reliques reposent dans un cercueil de verre sous l'autel de la chapelle du 140 rue du Bac, toujours lieu de pèlerinage majeur.
La Compagnie des Filles de la Charité conserve les terrains malgré la Révolution, qui épargne miraculeusement la Maison-Mère alors que le couvent voisin de Saint-Lazare est saccagé. Pendant un siècle et demi encore, les sœurs cultivent leur potager dans le silence du Marais Sud. En 1977, à l'initiative du Comité d'aménagement du VIIe arrondissement, les religieuses acceptent de céder à la Ville une partie du terrain pour créer un nouvel espace vert dans un quartier qui en manquait cruellement.
L'aménagement préserve le tracé en croix typique du jardin monastique français, les rangées d'arbres fruitiers, la pergola en bois plantée de vignes. Les sœurs continuent à cultiver le potager voisin que les enfants des écoles voisines viennent désormais entretenir dans un coin pédagogique. Une convention encadrant ce partage entre la communauté religieuse et l'espace public a été plusieurs fois renouvelée ; elle demeure un cas singulier dans le paysage parisien.
À voir absolument
- La longue pergola en bois plantée de vignes, qui court le long du jardin et offre l'allée la plus ombragée — superbe en juillet quand les grappes commencent à se former
- Les arbres fruitiers en cordon, pommiers et poiriers palissés contre les murs, héritage direct du potager d'origine, le long des allées latérales
- Le petit potager pédagogique, à gauche en entrant, où les écoliers du quartier s'initient au jardinage saison après saison
- Les quatre pelouses centrales disposées en croix, encadrées par des allées de gravier — agencement caractéristique du jardin de couvent
- Le cerisier à écorce lisse près de la terrasse d'entrée, arbre remarquable de la collection
- Les deux bacs à sable et l'aire de jeux de ballon, qui font de ce jardin un refuge familial très apprécié des riverains
- La terrasse d'arrivée, surélevée par rapport au reste du jardin, qui offre la première vue d'ensemble en arrivant de la rue
Anecdotes & secrets
Le jardin s'appelait jadis jardin de Babylone, en référence à la rue qui le borde — nom étrange dans un quartier voué aux congrégations religieuses, qui vient en réalité du jésuite Bernard de Sainte-Thérèse, évêque in partibus de Babylone, qui possédait l'hôtel voisin au XVIIe siècle. L'ironie biblique du nom n'a échappé à personne.
Catherine Labouré n'a jamais cherché la lumière. Pendant quarante-six ans, après ses apparitions, elle vit comme une sœur ordinaire à l'hospice d'Enghien-Reuilly, distribuant la soupe aux indigents, refusant toute distinction, gardant le silence sur ses visions sauf à son confesseur. Ce n'est qu'après sa mort que son corps, exhumé en 1933, fut découvert intact selon la tradition catholique — image qui fascine encore les pèlerins du 140 rue du Bac. Si vous avez un vœu à formuler, l'usage veut qu'on l'écrive sur un papier déposé sur le fauteuil où Catherine vit la Vierge.
Détail savoureux : le jardin se situe pratiquement en vis-à-vis de l'hôtel Matignon, résidence du Premier ministre. Plusieurs locataires de Matignon (Rocard, Jospin, Fillon, parmi d'autres) sont venus, dit-on, s'y promener incognito le dimanche matin — l'un des rares endroits du VIIe arrondissement où l'on peut s'asseoir sans être vu depuis l'extérieur.
Conseils de visite
Avril-mai pour les pommiers et cerisiers en fleur — moment unique de l'année où le jardin retrouve sa vocation de verger. Septembre offre les premières pommes, qu'on ne cueille pas mais qu'on regarde. L'été, l'ombre épaisse de la pergola fait du jardin un refuge climatique précieux. Comptez 20 à 40 minutes pour la visite.
À deux pas, Le Bon Marché offre son grand espace d'épicerie fine — pause gourmande facile. Plus authentique, la boulangerie Poilâne rue du Cherche-Midi (à 10 minutes) reste une institution. La chapelle de la Médaille miraculeuse au 140 rue du Bac complète admirablement la visite (entrée libre, foule fréquente). Jardin ouvert du lundi au vendredi de 8h à 21h30, samedi-dimanche de 9h à 21h30 ; entrée libre. Accessibilité PMR satisfaisante.





