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Au creux de la vallée de la Derwent, dans le Peak District, Chatsworth déploie aujourd'hui la façade baroque d'un palais princier. Il faut le dire d'emblée, sans maquillage : le bâtiment que l'on admire est postérieur à la Renaissance, reconstruit à partir des années 1680 par le premier duc de Devonshire. Mais sous ce vêtement classique dort une maison bien plus ancienne, et c'est elle qui appartient à notre histoire — le premier Chatsworth, l'un des plus ambitieux chantiers du règne d'Élisabeth, œuvre de l'une des femmes les plus fascinantes du XVIᵉ siècle anglais : Elizabeth Hardwick, que tous appellent Bess of Hardwick.
L'histoire commence en 1549, lorsque Sir William Cavendish (1501-1557), chevalier, parlementaire et ancien serviteur de Henri VIII, achète le domaine de Chatsworth. Il avait épousé Bess en 1547 ; c'était pour lui un troisième mariage, pour elle un deuxième. Le couple entreprit la construction d'une vaste demeure à partir de 1552. William mourut en 1557, mais Bess, veuve tenace et redoutable bâtisseuse, acheva la maison dans les années 1560 : un quadrilatère ordonné autour d'une grande cour centrale, l'entrée principale à l'ouest rythmée de quatre tours, la grande salle disposée à l'est selon la tradition médiévale encore vivace. Ce premier Chatsworth fut compté parmi les « Sept Merveilles du Peak ».
C'est dans ces murs que se joua l'épisode qui attache à jamais Chatsworth à la grande histoire. Bess épousa en quatrièmes noces George Talbot, sixième comte de Shrewsbury. En 1568, Élisabeth Iʳᵉ confia à Shrewsbury la garde de Marie Stuart, reine d'Écosse déchue et prisonnière. À partir de 1570, le comte conduisit sa captive à Chatsworth à plusieurs reprises — on compte neuf séjours. Marie logeait dans l'appartement du dernier étage, au-dessus de la grande salle, encore appelé aujourd'hui les « chambres de la reine d'Écosse ». Dans le parc subsiste « Queen Mary's Bower », petite terrasse close bordée d'eau où, dit-on, la reine prisonnière était autorisée à prendre l'air sous bonne garde, près de la Derwent. Entre 1569 et 1571, Bess et Marie passèrent de longues heures ensemble ; de cette intimité surveillée naquirent des broderies célèbres, les « tentures d'Oxburgh », où l'aiguille des deux femmes fit œuvre commune. On mesure là toute l'ambiguïté d'une geôle de velours : deux grandes dames, l'une gardienne, l'autre captive, cousant côte à côte tandis que se jouait, au loin, le destin de deux couronnes.
Visiter Chatsworth aujourd'hui, c'est donc exercer un regard double. La demeure visible, avec ses salons dorés et ses plafonds peints, raconte le faste du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ siècle. Mais le site, lui, porte encore la mémoire du XVIᵉ : le tracé du domaine, la position dans la vallée, le Bower de Marie Stuart, et surtout l'ombre de Bess of Hardwick, qui ne s'arrêta pas à Chatsworth. Lorsque son quatrième mariage se défit, elle édifia non loin l'extraordinaire Hardwick Hall, « more glass than wall » — plus de verre que de mur —, manifeste architectural qui résume à lui seul l'audace de cette femme partie de la petite gentry pour devenir, par quatre mariages et un génie du bâtir, l'une des plus riches et puissantes d'Angleterre, aïeule de dynasties ducales.
Il faut dire aussi la place de Chatsworth parmi les « Sept Merveilles du Peak », ces curiosités du Derbyshire que les lettrés du XVIIᵉ siècle aimaient recenser : la demeure élisabéthaine y figurait comme l'ouvrage des hommes au milieu des prodiges de la nature, grottes, sources et sommets. Ce voisinage dit assez quelle impression de magnificence le premier Chatsworth produisit sur ses contemporains, dans une région encore sauvage et peu bâtie. Les Cavendish, descendants de Bess, ne cessèrent dès lors d'enrichir et d'agrandir le domaine, jusqu'à en faire la résidence ducale que l'on connaît ; mais toute cette grandeur postérieure procède, en droite ligne, de l'audace fondatrice d'une femme du XVIᵉ siècle.
Chatsworth appartient ainsi pleinement à notre atlas, non par ses pierres d'aujourd'hui, mais par ce qu'elles recouvrent : une demeure élisabéthaine disparue, une reine prisonnière, une bâtisseuse hors norme. C'est l'exemple même d'un lieu où la couche Renaissance, invisible au premier coup d'œil, demande à être cherchée — et récompense généreusement qui prend la peine de la lire.
Histoire
Sir William Cavendish acheta le domaine de Chatsworth en 1549, deux ans après avoir épousé Bess of Hardwick. Le couple commença en 1552 la construction d'une grande demeure. William mort en 1557, Bess l'acheva dans les années 1560 : une maison en quadrilatère autour d'une cour, l'entrée ouest flanquée de quatre tours. Devenue comtesse de Shrewsbury par son quatrième mariage avec George Talbot, Bess vit son époux recevoir en 1568 la garde de Marie Stuart. De 1570 à 1581, la reine d'Écosse fut amenée prisonnière à Chatsworth à plusieurs reprises, logée dans l'appartement au-dessus de la grande salle ; « Queen Mary's Bower », dans le parc, rappelle ces séjours. Bess et Marie brodèrent ensemble les tentures d'Oxburgh entre 1569 et 1571. Le Chatsworth élisabéthain fut l'une des « Sept Merveilles du Peak ». Le bâtiment actuel, baroque, résulte d'une reconstruction entreprise à partir des années 1680 par le premier duc de Devonshire, descendant de Bess ; la demeure du XVIᵉ siècle a largement disparu, mais le site et sa mémoire Tudor subsistent.
Contes, légendes & anecdotes
On montre encore dans le parc « Queen Mary's Bower », petit jardin clos ceint d'eau où la tradition veut que Marie Stuart, prisonnière, venait respirer l'air libre sous la surveillance de ses gardiens.
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Fiche mise à jour le 7 octobre 2026


