Devant l'œuvre
Cette Pietà provençale faisait la fierté de la chambre de la reine Jeanne de Laval, épouse du roi René d'Anjou — le roi poète qui régnait sur la Provence. Elle représente la scène la plus déchirante de la Passion : la Vierge tenant sur ses genoux le Christ mort. Autour d'elle, saint Jean retire doucement la couronne d'épines, Marie-Madeleine répand des essences sur les plaies des pieds avec une plume, et deux saintes femmes pleurent ou prient. Au premier plan, cette Marie-Madeleine est l'une des plus belles figures de toute la peinture médiévale provençale : ses cheveux blonds éployés sur le dos, sa robe rose, son manteau vert à bordure d'hermine, son geste délicat avec la plume.
Symbolisme & lecture iconographique
Le fond d'or de ce tableau (celui qu'on a retrouvé sous la peinture paysagère) est théologique : il place la scène en dehors du temps et du lieu terrestres, dans la lumière de l'éternité divine. Le manteau rouge détaché de Marie-Madeleine dans son dos, une tradition flamande reprise ici, signifie la pénitence — la femme pécheresse s'est dépouillée de ses richesses pour embrasser la pauvreté spirituelle.
Analyse des émotions
La Marie-Madeleine de la Pietà de Tarascon est une figure d'une tendresse incomparable : elle ne pleure pas, elle ne déplore pas — elle soigne. Dans toute l'agitation du deuil autour d'elle, elle fait son geste simple et précis, tremper une plume dans un flacon et appliquer doucement sur les plaies des pieds. C'est la figure de la douleur active, de l'amour qui refuse de s'arrêter même devant la mort.
Secrets & mystères
Quand les restaurateurs ont travaillé sur ce tableau en 1950, ils ont fait une découverte extraordinaire : un fond d'or gravé de rinceaux et de fleurettes était caché sous une couche de peinture représentant Jérusalem et un paysage — ajout des XVIe–XVIIe siècles. Quelqu'un, quelques générations après la création du tableau, avait jugé le fond d'or trop archaïque et l'avait recouvert d'un fond 'moderne' paysager. Le fond d'or original a été mis au jour lors de la restauration, et on a préservé un fragment de l'ajout paysager (visible entre le Christ et saint Jean) comme témoignage de cette histoire. Le tableau est donc une palimpseste visible.
Le saviez-vous ?
Le roi René d'Anjou (1409–1480), dit le Bon Roi René, est l'une des figures les plus attachantes de la fin du Moyen Âge français : roi de Naples et de Sicile, comte de Provence, duc d'Anjou — mais roi sans royaume effectif, tous ses États lui ayant échappé. Il se consacra à la peinture, à la poésie, aux tournois et à la cour d'amour. Sa seconde épouse Jeanne de Laval, pour qui cette Pietà ornait sa chambre, était de trente ans sa cadette.
