Devant l'œuvre
Observez d'abord l'arbre au centre : à gauche il est mort, à droite il reverdit. Tout le tableau tient dans cette coupure. Suivez maintenant la moitié gauche, du bas vers le haut : la chute d'Adam et Ève, le serpent d'airain, Moïse et ses tables, et ce pauvre homme nu que la Mort et le Diable poussent vers les flammes — c'est le règne de la Loi, qui montre le péché sans pouvoir en guérir. Passez à droite : le même homme, mais Jean-Baptiste lui désigne le Christ en croix, puis ressuscité, piétinant la Mort. Remarquez l'Agneau et le filet de sang : ici, c'est la foi qui sauve. Vous tenez là, en une seule image, tout le cœur de la Réforme.
Histoire de l'art — Contexte & Singularité
Peint en 1529, ce panneau de Lucas Cranach l'Ancien est l'image la plus influente de la Réforme luthérienne. Cranach, ami de Luther et peintre officiel des princes électeurs de Saxe, y traduit en une seule composition la doctrine de la justification par la foi. Un arbre dressé au centre partage le tableau : à gauche, dénudé et mort, il surplombe le règne de la Loi ; à droite, verdoyant, il abrite le règne de la Grâce. À gauche se succèdent la chute d'Adam et Ève, le serpent d'airain, Moïse et les prophètes, puis un pécheur nu poussé vers les flammes par la Mort et le Diable. À droite, Jean-Baptiste désigne au même homme le Christ en croix et ressuscité, tandis que l'Agneau triomphe du péché et de la mort. La version de Gotha fixe le « type de Gotha », où les deux moitiés se lisent côte à côte, de part et d'autre de l'arbre. Par sa clarté didactique, l'œuvre a été inlassablement reproduite en gravures, frontispices de bibles et vitraux, devenant le manifeste visuel du protestantisme naissant.
Symbolisme & lecture iconographique
L'arbre central est l'axe du salut : mort du côté de la Loi, vivant du côté de la Grâce. À gauche, la chute, le serpent d'airain, les tables de Moïse et le pécheur traqué disent l'impuissance de la Loi à sauver. À droite, Jean-Baptiste montre le Crucifié : la foi seule, non les œuvres, justifie l'homme. L'Agneau et le Ressuscité foulant la Mort incarnent la victoire de la Grâce. Chaque scène est accompagnée de versets bibliques qui en fondent la lecture.
Analyse des émotions
Le tableau joue sur un contraste brutal : à gauche, sécheresse, terreur et fuite ; à droite, fraîcheur, lumière et apaisement. Le spectateur est pris entre l'effroi du pécheur nu chassé vers l'enfer et le soulagement qu'offre le geste de Jean-Baptiste. Cette tension dramatique, voulue, transforme une démonstration théologique en expérience intérieure.
Secrets & mystères
Cranach a décliné le sujet en deux familles distinctes : le « type de Gotha », auquel appartient ce panneau, où l'homme pécheur figure une seule fois entre les deux régimes, et le « type de Prague », où il apparaît deux fois, tourné d'abord vers la Loi puis vers la Grâce. Les inscriptions latines ou allemandes varient d'une version à l'autre, indice précieux pour dater et situer chaque réplique sortie de l'atelier.
Le saviez-vous ?
La composition eut un tel succès que Cranach et son atelier en produisirent de nombreuses versions, et que son schéma passa dans les gravures et les frontispices : rares sont les tableaux de la Renaissance à avoir à ce point servi d'« affiche » doctrinale.
