Histoire
Construit entre 1625 et 1630 par l'architecte Jean Androuet du Cerceau, fils d'une grande dynastie d'architectes français, l'hôtel de Sully incarne la quintessence du style Louis XIII parisien : alternance de pierres blanches et de briques rouges, hautes toitures d'ardoise, sculptures allégoriques rythmant les façades. Son premier propriétaire, Mesme Gallet, riche financier, voulait y manifester sa réussite — mais sa fortune s'effondra rapidement, et l'hôtel changea de mains dès 1634.
Le nouvel acquéreur s'appelait Maximilien de Béthune, duc de Sully, ancien surintendant des Finances d'Henri IV, retiré des affaires depuis l'assassinat du roi en 1610. Vieillissant, marié à une jeune épouse, le duc cherchait un pied-à-terre parisien : il l'achète, le décore somptueusement, mais y vit peu — préférant son château de Sully-sur-Loire. Son fils et ses descendants l'occupent davantage, et la famille Sully le conserve un siècle, jusqu'à sa vente à un fermier général en 1752.
L'hôtel traverse ensuite des fortunes diverses. Confisqué à la Révolution, mis aux enchères, divisé en appartements et boutiques, il sert au XIXe siècle de fabrique d'ornements religieux, puis d'imprimerie. Sa cour se couvre de hangars, ses salons sont éventrés, ses peintures recouvertes. Vers 1944, l'État acquiert ce qui reste — façades menacées de classement — et lance une vaste campagne de restauration qui durera trente ans.
Depuis 1967, l'hôtel abrite le siège du Centre des monuments nationaux, organisme public qui gère plus d'une centaine de monuments classés en France (le Mont-Saint-Michel, l'Arc de triomphe, Carnac, le Panthéon, entre autres). Le jardin, redessiné selon des principes Henri IV-Louis XIII, est ouvert au public. Son atout absolu : un petit passage débouche directement sur la Place des Vosges, créant l'un des raccourcis les plus poétiques du Marais.
À voir absolument
- La façade principale rue Saint-Antoine, sa cour d'honneur, ses sculptures allégoriques des Quatre Saisons et des Quatre Éléments — chef-d'œuvre du style Louis XIII
- Les bas-reliefs des façades intérieures, où la mythologie classique côtoie les symboles du pouvoir financier (Cérès pour les moissons, Mercure pour le commerce)
- Le jardin à la française au centre du quadrilatère, ses parterres de buis, ses tilleuls et marronniers taillés en rideau
- L'orangerie au fond du jardin, ancienne dépendance reconvertie en salle d'expositions temporaires du Centre des monuments nationaux
- Le passage discret qui relie le jardin à la Place des Vosges, à l'extrémité est — l'un des secrets les mieux gardés du Marais
- La librairie du Centre des monuments nationaux dans l'aile principale, spécialisée en histoire de l'architecture et patrimoine français
- Le portail monumental rue Saint-Antoine, avec ses sphinges et son fronton sculpté, restauré selon les dessins du XVIIe
- Les caves et celliers d'origine, occasionnellement visitables lors des Journées du patrimoine
Anecdotes & secrets
Sully, le premier propriétaire prestigieux, ne vint quasiment jamais dans son hôtel parisien. Vieillard de plus de soixante-quinze ans, ronchon célèbre, il préférait son château de Sully-sur-Loire, où il avait fait construire un théâtre privé et où il rédigeait ses mémoires (Sages et royales économies d'État). Lorsqu'il venait à Paris, c'était pour rappeler à Richelieu, son cadet de quarante ans, qu'il avait mieux géré les finances qu'aucun de ses successeurs — au grand agacement du cardinal-ministre.
L'hôtel passe en 1752 entre les mains de la famille Maron, puis du célèbre fermier général de la Bouxière, qui le décore à la mode du XVIIIe siècle. Une particularité : le salon rocaille du premier étage conserve une cheminée et des boiseries Régence d'une qualité rare, miraculeusement préservées sous les outrages industriels du XIXe. Ces espaces sont accessibles lors des visites guidées organisées par le Centre des monuments nationaux.
Le passage entre le jardin de Sully et la Place des Vosges est un secret partagé des amateurs de Paris. Victor Hugo habitait au 6 Place des Vosges entre 1832 et 1848 — soit à quelques pas. On peut imaginer le grand homme empruntant ce passage couvert pour rejoindre rapidement la rue Saint-Antoine et ses cafés. Marguerite Duras, qui vivait elle aussi près de la Place des Vosges au milieu du XXe siècle, utilisait régulièrement ce raccourci pour rejoindre la rue de Rivoli — anecdote racontée dans ses Cahiers de guerre.
Conseils de visite
Mai-juin pour les premiers parfums du jardin et la lumière sur les façades de briques ; septembre-octobre pour les rouges des marronniers. L'été, l'orangerie offre une fraîcheur bienvenue lors des expositions temporaires. Le passage Place des Vosges en pleine cohue touristique : viser le matin ou en semaine. Comptez 30 à 45 minutes pour le jardin seul, davantage si vous prolongez vers la Place des Vosges et le musée Carnavalet.
À deux pas, Café Hugo Place des Vosges (terrasse sous les arcades), Mariage Frères rue du Bourg-Tibourg (salon de thé), ou Carette côté Place des Vosges pour un goûter classique. Pour un dîner mémorable, Ma Bourgogne Place des Vosges (bistrot historique). Jardin ouvert tous les jours du lever au coucher du soleil, entrée libre. Hôtel et expositions du CMN accessibles selon programmation. Accessibilité PMR satisfaisante.





