Contes, légendes & anecdotes
Parmi les milliers de graffitis qui couvrent les murs de la Tour de la Lanterne, les historiens ont identifié des inscriptions en onze langues différentes — français, anglais, espagnol, hollandais, allemand, latin, breton, basque, occitan, arabe, hébreu. Des marins de tout l'Atlantique et de la Méditerranée ont laissé leurs traces dans cette pierre. L'un des graffitis les plus émouvants est celui d'un certain 'Thomas Allard, marin de Plymouth, prisonnier de la belle France depuis 3 ans, an 1628' — l'année du siège de La Rochelle par Richelieu. Thomas Allard avait dû être capturé lors d'une tentative d'approvisionnement de la ville assiégée. Il grava son nom, sa ville natale, sa durée de captivité. C'est tout ce que l'on sait de lui.
Histoire
La Tour de la Lanterne est la plus haute et la plus élaborée des trois tours médiévales qui défendent l'entrée du port de La Rochelle. Construite entre 1445 et 1476, elle atteint 60 mètres et fut surmontée au XVIe siècle d'une flèche octogonale Renaissance en pierre qui en porta la hauteur à son sommet actuel. Cette flèche, ajoutée probablement vers 1540-1570, est un exemple remarquable de l'adoption du vocabulaire Renaissance dans l'architecture militaire — pilastres, colonnettes, fenêtres à meneaux — qui transforme une tour de défense en monument urbain. Mais la singularité de la Tour de la Lanterne est à l'intérieur : les murs des salles supérieures, qui servirent de prison pour les marins et les captifs de guerre du XVIIe au XVIIIe siècle, sont couverts de graffitis — des milliers de dessins, inscriptions, signatures gravés par les prisonniers dans la pierre. Ces graffitis — navires, portraits, inscriptions en anglais, espagnol, hollandais, français — constituent un document ethnographique et artistique unique.
À voir
Récit incarné
Port de La Rochelle. Les trois tours médiévales gardent l'entrée du bassin — la Tour Saint-Nicolas à gauche, la Tour de la Chaîne au centre, la Tour de la Lanterne à droite. La lanterne est la plus haute : 60 mètres, sa flèche octogonale Renaissance pointant vers le ciel atlantique.
Montons. L'escalier en vis de pierre, sombre et frais, monte en spirale à travers les salles successives. À chaque salle, les murs changent : au rez-de-chaussée, la pierre brute médiévale. Plus haut, dans les salles de prison du XVIIe-XVIIIe siècle, les murs se couvrent de dessins et d'inscriptions.
Arrêtez-vous. Regardez. Des navires à voile aux coques bombées, vus de profil — des caravelles, des brigantins, des frégates dessinés par des marins qui connaissaient leurs navires de l'intérieur. Des noms : John, Pedro, Hans, Antoine. Des dates : 1654, 1712, 1778. Des messages : 'Dieu me garde', 'Vive la liberté', 'Pour ma mère'. C'est un livre de pierre écrit par des centaines de mains captives.
La flèche octogonale du XVIe siècle, au-dessus de tout ça, est d'une légèreté presque ironique. La Renaissance ornait la prison du dedans — ces prisonniers enfermés sous une flèche Renaissance qui signifiait la modernité et la beauté au-dehors.
Lecture architecturale
La Tour de la Lanterne est une tour médiévale circulaire à trois niveaux (médiévaux) surmontée d'une flèche octogonale Renaissance (v.1540-1570). La flèche est articulée par des pilastres, des colonnettes et des fenêtres à meneaux — le vocabulaire Renaissance appliqué à une structure militaire. Les contreforts médiévaux qui ceinturent la tour à sa base contrastent avec la légèreté ornementale de la flèche. Les salles intérieures voûtées en pierre (médiévales) sont couvertes de graffitis des XVIIe-XVIIIe siècles.
Symboles à observer
1. La flèche octogonale : l'octogone est une forme entre le carré (terrestre) et le cercle (céleste) — une forme de transition, symboliquement parfaite pour un phare-prison entre la mer et la terre.
2. Les navires des graffitis : cherchez les dessins de navires dans les murs de pierre. Certains sont d'une précision technique extraordinaire — les marins-prisonniers dessinaient de mémoire ce qu'ils connaissaient le mieux.
3. Les inscriptions en langues étrangères : cherchez des inscriptions en anglais, espagnol ou hollandais dans les murs. La tour est un carrefour de langues de l'Atlantique.
4. La chaîne au sol : au rez-de-chaussée, une massive chaîne de fer forgé rappelle que cette tour servait aussi à tendre la chaîne de fer qui fermait le port de nuit (d'où le nom de la 'Tour de la Chaîne' voisine).
Anecdote mémorable
En 1628, pendant le siège de La Rochelle par Richelieu, quatre pasteurs protestants rochelais furent emprisonnés dans la Tour de la Lanterne par les troupes royales catholiques. Ils y restèrent jusqu'à la capitulation de la ville. Dans leurs cellules, ils gravèrent des psaumes en latin et en hébreu sur les murs — les psaumes de la Bible qu'ils chantaient dans leurs temples. Ces inscriptions liturgiques, encore visibles dans certaines salles, sont parmi les graffitis les plus émouvants de la tour.
Contexte historique dense
La Tour de la Lanterne était à l'origine un phare — la lanterne au sommet guidait les navires dans le port. Elle devint progressivement une tour de défense militaire, puis une prison pour les captifs de guerre et les condamnés communs. Sa position dans le port en faisait un lieu de passage pour tous les marins qui entraient ou sortaient de La Rochelle — et quand ils y étaient emprisonnés, ils y gravaient leur mémoire dans la pierre.
Échos artistiques
Musique : Le temps a laissé son manteaude Charles d'Orléans / Gilles de Bins dit Binchois (v.1440) — le poème du prisonnier qui attend la liberté, mis en musique par un des plus grands compositeurs du XVe siècle. Peinture :Les Barques de pêcheurs de La Rochelle de Charles Daubigny (XIXe s., Musée d'Orsay) — la continuité de la mer rochelaise dans la peinture française. Architecture : la Tour Saint-Nicolas et la Tour de la Chaîne (La Rochelle) — les deux tours sœurs, même programme défensif.
Pour aller plus loin
- Tour Saint-Nicolas (La Rochelle) — la tour défensive de la rive nord du port, XVe siècle.
- Hôtel de Ville de La Rochelle (XVIe-XVIIe s.) — à 300 mètres, le chef-d'œuvre de l'architecture civile huguenote.
- Île de Ré (ferry depuis La Rochelle) — l'architecture rurale et fortifiée des XVIe-XVIIe siècles.


