Devant l'œuvre
La deuxième ouverture du retable révèle la partie la plus terrifiante et la plus hallucinatoire de l'œuvre — une vision de l'enfer et des démons qui rappelle Jérôme Bosch et annonce Goya. Ce panneau représente la Tentation de saint Antoine : le saint fondateur du monachisme chrétien, qui vivait dans le désert égyptien, fut assailli par des légions de démons qui lui déchirèrent la chair avec leurs griffes, leurs cornes et leurs dents. Le saint renversé, les vêtements déchirés, crie vers Dieu depuis les entrailles d'un cauchemar de monstres — créatures hybrides, corps difformes, gueules béantes. Grünewald peint l'enfer avec la même précision clinique qu'il peignit les plaies du Christ crucifié.
Symbolisme & lecture iconographique
Saint Antoine l'ermite est le patron des Antonins qui soignaient les malades d'Issenheim — et ses tentations mythiques (la chair, les démons, les visions) sont la métaphore spirituelle de la lutte des malades contre leur maladie. La guérison du corps est une victoire sur le démon, comme la victoire d'Antoine sur les démons est une guérison de l'âme.
Analyse des émotions
La Tentation de saint Antoine de Grünewald est une image de la peur absolue — non pas la peur d'une chose identifiable, mais la peur du chaos, de la dissolution de la forme humaine dans des corps monstrueux. Ces démons ont la force d'une vision de cauchemar — irrationnels, imprévisibles, terrifiants précisément parce qu'ils mêlent le familier (des fragments de corps humains) à l'impossible (des combinaisons monstrueuses).
Secrets & mystères
Ces monstres de la Tentation de saint Antoine ont été analysés médicalement au XXe siècle — plusieurs d'entre eux semblent représenter des corps atteints de maladies réelles : l'ergotisme (membres noircis et gangrenés), la syphilis (plaies cutanées), la petite vérole (boutons). Grünewald peignait les maladies de ses malades dans les démons de saint Antoine — une façon de dire que la maladie et le démon sont liés, et que la guérison physique passe par la victoire spirituelle sur le mal.
Le saviez-vous ?
Martin Schongauer, le peintre et graveur colmarien qui précéda Grünewald d'une génération, avait déjà représenté la Tentation de saint Antoine dans une gravure au burin célèbre (v. 1470–1475). Albrecht Dürer, alors jeune graveur en formation, fit une copie dessinée de cette gravure de Schongauer. La filiation iconographique va donc de Schongauer (Colmar) à Grünewald (Issenheim) en passant par Dürer (Nuremberg) — toute la génération germanique de 1470 à 1516 traversée par le même saint.

