Devant l'œuvre
Vous êtes face à l'une des images les plus puissantes et les plus terrifiantes que la peinture occidentale ait produites. Ce Christ en croix — le panneau central du Retable d'Issenheim, visible quand le retable est fermé — est la représentation la plus physique, la plus charnelle, la plus insupportable de la souffrance du Christ qui existe. Le corps est couvert de plaies verdâtres et suppurantes, hérissé d'épines enfoncées dans la chair, les mains crispées dans une douleur impossible. La peau a cette couleur verdâtre des cadavres. Les doigts recroquevillés disent la contraction de la mort. À gauche, la Vierge s'est évanouie soutenue par saint Jean l'Évangéliste et Marie-Madeleine les bras levés en supplication. À droite, saint Jean-Baptiste pointe de son doigt le corps supplicié et dit, en latin sur le phylactère : 'Il faut qu'il croisse et que je diminue.' Ce Christ brisé est la réponse théologique aux patients de l'hospice d'Issenheim.
Symbolisme & lecture iconographique
Saint Jean-Baptiste à droite (mort avant la mort du Christ) apparaît sur la Crucifixion de Grünewald comme une figure anachronique — il est mort avant cet événement. Mais il dit la vérité théologique centrale : ce Christ est celui dont Jean témoignait. Son doigt pointé vers le corps crucifié est le doigt de tout le prophétisme juif pointant vers son accomplissement.
Analyse des émotions
Regarder la Crucifixion du Retable d'Issenheim est une expérience physique — la souffrance du Christ est représentée avec une précision si clinique qu'elle provoque une réaction somatique. Les doigts recroquevillés, la bouche entrouverte, la peau verdissant déjà — ce n'est plus de l'art, c'est un constat médical. Et pourtant c'est l'une des plus grandes peintures qui aient jamais été faites.
Secrets & mystères
Le Retable d'Issenheim était l'œuvre d'un hospice pour malades — la commanderie des Antonins d'Issenheim soignait les pesteux et les malades de l'ergotisme (intoxication à l'ergot de seigle, qui fait noircir et tomber les membres). Ces malades en fin de vie regardaient cette Crucifixion — et reconnaissaient dans le corps supplicié du Christ leurs propres plaies, leur propre douleur. Ce tableau était une théologie de la souffrance partagée : vous souffrez comme le Christ a souffert ; votre mort est sa mort ; votre résurrection sera sa résurrection. Grünewald est presque inconnu en dehors de ce retable — il signe 'Mathis Gothart Nithart' ses autres œuvres, et la biographie entre 'Grünewald' et 'Nithart' est encore débattue.
Le saviez-vous ?
Le compositeur allemand Paul Hindemith composa en 1934 son opéra Mathis le Peintre — inspiré de Grünewald et du Retable d'Issenheim. Les nazis interdirent cet opéra en raison de son message politique (la liberté de l'artiste face au pouvoir). Le chef d'orchestre Wilhelm Furtwängler, qui avait créé la symphonie tirée de l'opéra à Berlin, fut menacé de censure. Cet incident marqua le début de l'émigration des artistes allemands face au nazisme.

