Devant l'œuvre
Jean Fouquet est le plus grand peintre français du XVe siècle — et le premier Français à avoir voyagé en Italie et en ramené personnellement la Renaissance. Autour de 1445, il alla à Rome, rencontra le pape Eugène IV dont il fit le portrait (disparu), et absorba les leçons de Fra Angelico, de Masaccio, de l'architecture antique. À son retour en France, il inventa une synthèse unique : la monumentalité et la perspective italienne au service du portrait et de la dévotion française. Ces quarante miniatures du Livre d'Heures d'Étienne Chevalier (son plus grand commanditaire) sont l'aboutissement de cette synthèse.
Symbolisme & lecture iconographique
Fouquet place systématiquement son commanditaire Étienne Chevalier dans les scènes sacrées — à genoux, reconnaissable à son monogramme EE. C'est la pratique classique du portrait du donateur, mais Fouquet va plus loin : Chevalier n'est pas dans la marge, il est dans la scène elle-même, agenouillé aux pieds du Christ à la Crucifixion, présent à l'Annonciation, dans la foule du Couronnement de la Vierge. Cette ubiquité du donateur est une déclaration théologique : la prière individuelle me place personnellement dans l'histoire sainte.
Analyse des émotions
Les miniatures de Fouquet sont d'une intensité émotionnelle que les enluminures du XIVe siècle n'atteignaient pas. Ses personnages ont des visages individualisés, des expressions précises, des corps qui pèsent — ils sont dans l'espace, pas sur l'espace. La Crucifixion de Chantilly montre une foule dense autour de la Croix, des visages en larmes ou indifférents, des cavaliers romains stoïques — un microcosme humain que Fouquet observe avec la neutralité froide d'un chroniqueur.
Secrets & mystères
Le manuscrit a connu le sort le plus triste qui soit : démembré au XVIIIe siècle par un collectionneur qui voulait vendre les miniatures une par une, il fut dispersé aux quatre coins de l'Europe. Des 47 feuillets enluminés qui subsistent, 40 sont à Chantilly (achetés par le duc d'Aumale en 1891), les autres sont au Louvre, à la BnF, au British Museum, au Metropolitan Museum. Les textes du livre d'heures ont presque entièrement disparu — seules les images subsistent. Comme si on avait arraché les illustrations d'une Bible en jetant les pages de texte.
Le saviez-vous ?
Étienne Chevalier (v. 1410–1474) était le trésorier de France sous Charles VII — l'homme qui gérait les finances du royaume pendant les dernières années de la guerre de Cent ans. Il était aussi l'exécuteur testamentaire de Charles VII et l'ambassadeur de Louis XI en Angleterre. Ce Livre d'Heures, l'une des commandes artistiques les plus ambitieuses du siècle, était sa façon d'investir sa fortune dans quelque chose d'éternel.

