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Le Siège de Dijon par les Suisses et les Liguistes en 1513, Anonyme bourguignon

✦ Peinture ✦

Le Siège de Dijon par les Suisses et les Liguistes en 1513

Anonyme bourguignon (peintre dijonnais non identifié)

v. 1514–1515 (très peu après les faits)·Musée des Beaux-Arts de Dijon
Faire le puzzle de l'œuvre
Question du jour

La procession miraculeuse de Notre-Dame de Bon-Espoir représentée au centre de la tenture s'est réellement déroulée pendant le siège de Dijon en septembre 1513.

Devant l'œuvre

Prenez le temps : cette œuvre n'est pas une peinture mais une tapisserie, tissée de laine et de soie il y a cinq siècles, et elle se lit comme une bande dessinée en trois tableaux. Commencez par la gauche. Vous y voyez l'assaut : en septembre 1513, une armée suisse et ses alliés assiègent Dijon, l'artillerie bat les murs, les tentes couvrent la plaine. La ville est presque sans défense, car l'armée du roi guerroie en Italie. Glissez maintenant vers le centre. Que fait la ville ? Elle prie. Regardez cette procession qui porte la statue de Notre-Dame de Bon-Espoir, et levez les yeux vers les nuages : la Vierge apparaît pour protéger Dijon. Enfin, à droite, l'épilogue : le gouverneur La Trémoille négocie avec les chefs suisses. L'accord est humiliant — la France doit renoncer au Milanais et payer une rançon — et le futur François Ier refusera de le tenir. Observez le soin du détail : vous reconnaissez les remparts, et les clochers de Saint-Bénigne et de Notre-Dame, les églises de la ville. C'est capital : il s'agit de la plus ancienne image connue de Dijon, antérieure de plus de cinquante ans au premier plan de la cité. Cherchez aussi, cachée dans les écus, la lettre « G » : elle revient cinq fois, et signe sans doute le nom du marchand qui, otage puis libéré, offrit cette tenture par reconnaissance. Un détail qui en dit long : ce n'est pas un prince qui commande cette œuvre, mais un bourgeois qui a eu peur et qui remercie le ciel d'être encore en vie. Et rappelez-vous où vous êtes — dans l'ancien palais des ducs, au cœur de cette même ville qui, sur la tenture, tremble puis se croit sauvée. Les rues et les tours que vous reconnaissez dehors, vous les retrouvez ici, tissées il y a cinq siècles.

Histoire de l'art — Contexte & Singularité

L'œuvre appartient au grand genre de la tapisserie historique flamande du début du XVIe siècle, à cheval entre le document commémoratif et le chef-d'œuvre d'atelier. Bruges et Tournai dominaient alors un marché européen où les tentures, biens de prestige transportables et prodigieusement coûteux, servaient à la fois de décor mural, d'isolant, d'affirmation de puissance et de mémoire des grands événements. Tisser un siège récent, avec ses machines de guerre, ses camps et ses pourparlers, relève d'une tradition qui remonte aux tentures de bataille commandées par les ducs de Bourgogne au siècle précédent — art de cour par excellence, où l'image laineuse valait souvent plus cher qu'un tableau. Ce qui distingue la tenture de Dijon, c'est son ancrage local : une ville bourgeoise, et non un prince, se raconte elle-même, fixe son propre fait d'armes et sa délivrance supposée miraculeuse. Le traitement du paysage urbain, avec ses tours et ses clochers identifiables, annonce le goût topographique qui se développera dans la tapisserie et la peinture des décennies suivantes. L'œuvre se situe ainsi au croisement de deux mondes : l'art médiéval de la tenture narrative continue, où plusieurs moments d'une même histoire coexistent dans un même champ sans séparation, et l'exigence nouvelle de fidélité documentaire propre à la Renaissance. Elle est précieuse autant pour l'histoire de la tapisserie, qui connaît alors son apogée dans les anciens Pays-Bas, que pour celle de la représentation des villes : un portrait de cité avant l'invention du plan de ville, où l'on devine l'effort du lissier pour rendre crédible une topographie qu'il n'avait peut-être jamais vue de ses yeux.

Symbolisme & lecture iconographique

Une cité assiégée est, dans l'imaginaire médiéval et renaissant, une image ambivalente : elle dit à la fois la résistance — la ville qui tient — et la vulnérabilité — la ville qui peut tomber. Dijon en 1513 tient, mais au prix d'une capitulation humiliante : l'œuvre fixe donc une victoire paradoxale, une délivrance arrachée plus qu'une gloire remportée. Le registre central déplace le sens sur le terrain du ciel : la procession de Notre-Dame de Bon-Espoir et l'apparition de la Vierge transforment un fait militaire en miracle. La ville n'est pas sauvée par ses murs ni par la seule négociation, mais par une intercession céleste — la cité fidèle que la Mère de Dieu couvre de son manteau. Les trois bandes composent ainsi une grammaire morale : la menace à gauche, la prière au centre, le salut négocié à droite, comme les trois temps d'un récit édifiant. Les écus, les bannières et les couleurs des camps distinguent clairement l'assaillant de l'assiégé, et permettent au regard de lire l'affrontement comme on lirait une page. La lettre « G » répétée inscrit discrètement, dans ce grand récit collectif, la mémoire d'un donateur reconnaissant d'avoir sauvé sa vie. La présence même d'églises identifiables — Saint-Bénigne, Notre-Dame, Saint-Philibert — ancre le miracle dans un lieu réel et reconnaissable, comme pour attester que la grâce s'est accomplie ici, entre ces murs précis, et non dans un ailleurs abstrait. L'image fonctionne finalement comme un ex-voto géant : un remerciement tissé, destiné à perpétuer, génération après génération, la gratitude d'une ville envers sa protectrice céleste et à transmuer l'humiliation militaire en faveur divine.

Analyse des émotions

Déployée sur près de sept mètres, la tenture impose d'abord sa masse et son foisonnement : des centaines de figures, des tentes, des murailles, un grouillement de vie militaire qui happe le regard et l'oblige à se perdre avant de s'orienter. Puis l'œil saisit les trois temps du récit et comprend qu'il assiste à un drame de ville — la peur, la prière, le soulagement. L'émotion naît de cette superposition : la cité représentée est celle-là même où l'œuvre est aujourd'hui conservée, dans l'ancien palais ducal. Les rues, les tours, les clochers demeurent reconnaissables, et le passé affleure à portée de regard, étrangement proche. On éprouve alors le vertige d'une mémoire tissée, où cinq siècles se replient en un instant.

Secrets & mystères

Le point le plus troublant tient à l'épisode miraculeux lui-même : les sources contemporaines du siège ne mentionnent aucune procession prodigieuse pendant les combats de septembre 1513. L'interprétation religieuse de la délivrance s'est construite après coup, notamment après la fondation, en septembre 1514, d'une confrérie vouée à Notre-Dame de Bon-Espoir. La tenture témoigne donc moins de ce qui s'est passé que de la manière dont une ville a choisi de se souvenir : un événement militaire embarrassant, une capitulation coûteuse, réécrits en miracle rassurant. Classée au titre des monuments historiques en 1939, l'œuvre a livré lors de la restauration de 2008-2009 l'éclat préservé de ses teintes au revers, offrant aux spécialistes un aperçu rare des couleurs d'origine d'une tapisserie du début du XVIe siècle. On devine enfin, derrière l'anonymat de l'œuvre, le poids d'un traumatisme collectif : une ville marchande, surprise sans défense, négociant sa survie dans la peur — et choisissant, pour s'en souvenir, non la honte de la capitulation mais la gloire d'une protection miraculeuse.

Le saviez-vous ?

On a longtemps cru voir, au centre de la tenture, le récit fidèle d'un miracle survenu pendant le siège. Or les chroniqueurs du temps n'en disent rien : l'apparition de la Vierge et la procession salvatrice furent ajoutées à la mémoire de l'événement après 1514, lorsque naquit la confrérie de Notre-Dame de Bon-Espoir. La plus ancienne image de Dijon est donc aussi, à sa manière, la plus ancienne mise en scène de la façon dont une ville s'invente un protecteur céleste pour transfigurer une capitulation en délivrance. La confrérie de Notre-Dame de Bon-Espoir, elle, perdura des siècles durant, entretenant la mémoire d'un prodige que les archives du siège n'avaient jamais consigné.

Sources

  1. 1.Le Siège de Dijon par les Suisses en 1513 — Wikipédia
  2. 2.Dijon assiégé par les Suisses en 1513 — POP (Joconde)
  3. 3.Un siège et sa mémoire : Dijon, 1513 — AHMUF

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