Devant l'œuvre
Giovanni di Paolo est l'un des peintres siennois les plus originaux du XVe siècle — et l'un des plus étranges. Ses œuvres ont une qualité presque onirique : les espaces sont comprimés ou distendus, les proportions délibérément non-naturalistes, les couleurs d'une intensité presque hallucinatoire. Cette Vierge à l'Enfant du fonds Linet montre un fond d'origine rouge — probablement dû à l'usure de la feuille d'or sous-jacente, comme l'indique le catalogue du musée. La Vierge regarde l'Enfant avec une tendresse mélancolique — elle sait déjà ce qui arrivera.
Symbolisme & lecture iconographique
Le fond rouge qui apparaît sous l'or usé de ce tableau crée involontairement un symbolisme qui n'était pas voulu par l'artiste — mais que l'histoire du tableau a ajouté : l'or de la divinité s'efface pour laisser voir le rouge du sang, de la mort, de la Passion. La matière du tableau raconte une histoire en vieillissant.
Analyse des émotions
La Vierge de Giovanni di Paolo n'a pas la sérénité conventionnelle des Vierges du Quattrocento. Il y a dans son regard quelque chose de la prémonition — elle tient l'Enfant avec une douceur que l'on sent fragile, comme si elle savait qu'elle ne pourra pas le garder. C'est la maternité au bord du deuil, un motif qui traverse toute l'iconographie médiévale de la Vierge.
Secrets & mystères
Giovanni di Paolo est l'un des rares primitifs italiens à avoir été 'redécouvert' et célébré de son vivant par un écrivain moderne : Aldous Huxley lui consacra un essai enthousiaste en 1928, le qualifiant de 'peintre de l'étrangeté' et comparant ses paysages cosmiques à des visions de science-fiction médiévale. Cette célébration précoce contribua à faire monter les prix de ses œuvres sur le marché de l'art au XXe siècle — et à permettre à Octave Linet d'en acquérir quelques-unes avant que les musées américains ne raflent le marché.
Le saviez-vous ?
Giovanni di Paolo travailla à Sienne pendant toute sa carrière, sans jamais voyager en Italie centrale ou à Florence — contrairement à tous ses contemporains siennois qui absorbèrent les leçons florentines de Masaccio et Donatello. Ce refus délibéré (ou impossibilité pratique) du naturalisme florentin lui donna un style archaïque et mystérieux que ses contemporains trouvaient démodé — et que le XXe siècle a redécouvert comme une forme de modernité.

