Devant l'œuvre
Ce petit livre que vous voyez est l'un des objets les plus précieux de la mémoire lorraine. On l'appelle la Nancéide, et il raconte, en vers latins, la plus grande victoire de l'histoire du duché.
Remontons au 5 janvier 1477. Devant Nancy, le duc René II de Lorraine affronte Charles le Téméraire, le redoutable duc de Bourgogne, le prince le plus puissant d'Occident. Contre toute attente, René II l'emporte — et Charles est tué. On ne retrouvera son corps que trois jours plus tard, dans la glace d'un étang. Retenez bien ce moment : la mort de Charles le Téméraire a changé le visage de l'Europe.
Pourquoi ? Parce que Charles rêvait de bâtir, entre la France et l'Allemagne, un grand État réunissant la Bourgogne, les Flandres, les Pays-Bas. Sa mort fait s'effondrer ce rêve. Le roi de France récupère la Bourgogne, et la Lorraine, elle, reste indépendante pour près de trois siècles.
Voilà ce que célèbre ce manuscrit. Observez-le : un poème savant, à la manière des épopées antiques, accompagné d'une enluminure qui représente la bataille. Son auteur, Pierre de Blarru, était chanoine de Saint-Dié ; l'artiste qui l'a illustré, lui, reste anonyme. Comprenez bien ce qu'est cet objet : ce n'est pas seulement un beau livre. C'est un acte de mémoire. En transformant une bataille en épopée, les Lorrains se sont donné un récit fondateur — la preuve, inscrite dans le latin et dans l'or, qu'un petit peuple avait, un jour d'hiver, terrassé un géant.
Et observez bien la miniature : elle ne montre pas seulement la bataille, mais aussi, à la manière d'une bande dessinée avant l'heure, ses principaux épisodes réunis sur une même image. C'est ainsi qu'au début du XVIe siècle on apprenait l'histoire — non dans des manuels, mais dans de belles images peintes, où chaque détail avait son sens et sa place.
Histoire de l'art — Contexte & Singularité
La Nancéide se situe à un moment charnière de l'histoire du livre et de l'image, lorsque le manuscrit enluminé, art séculaire, côtoie désormais l'imprimerie naissante. L'œuvre appartient à la grande tradition médiévale du livre peint — feuillet de parchemin, miniature, reliure précieuse —, mais elle est contemporaine d'une culture nouvelle, celle de l'humanisme, qui ressuscite les formes littéraires de l'Antiquité. Son texte, une épopée latine à la manière de Virgile, témoigne de cette ambition savante : hausser l'histoire de Lorraine au rang des grands récits classiques.
L'enluminure qui l'accompagne relève de la production régionale lorraine du début du XVIe siècle, encore attachée aux conventions de la miniature tardive — narration claire, souci du détail héraldique et militaire, mise en page au service du récit. Elle illustre un genre promis à un bel avenir : l'image d'histoire, qui met en scène un événement contemporain daté et localisé, par opposition aux sujets religieux ou allégoriques alors dominants.
La double existence de l'œuvre, manuscrite et imprimée — l'édition illustrée de 1518 à Saint-Nicolas-de-Port —, est elle-même significative de l'époque : on passe alors du livre unique, objet de luxe, au livre multiplié, instrument de diffusion. La Nancéide illustre ce basculement tout en conservant, dans sa forme manuscrite, le prestige de l'ancien art du livre peint. Elle témoigne enfin de la vitalité d'un foyer artistique et littéraire régional, celui de la cour de Lorraine, capable de se doter de ses propres monuments de mémoire.
Symbolisme & lecture iconographique
Le manuscrit met en œuvre une véritable construction symbolique de la victoire. La Lorraine, petit duché pris entre de puissants voisins, est implicitement présentée dans le rôle du David qui terrasse Goliath : le faible qui l'emporte sur le fort, le juste qui triomphe de l'ambitieux. Charles le Téméraire, dont les visées menaçaient l'équilibre de l'Occident, incarne l'orgueil démesuré que la Providence abat ; René II, la légitimité défendue et récompensée. En haussant la bataille au rang d'épopée, le texte et l'image la transforment en combat exemplaire, chargé de sens moral et religieux.
L'enluminure mobilise à cette fin le langage de l'héraldique et de l'emblématique : les armoiries, les bannières, les couleurs distinguent les camps et proclament les allégeances ; la croix de Lorraine, signe de ralliement du duché, y vaut comme emblème de l'identité et de la foi victorieuses. La représentation de la bataille n'est pas un simple reportage : elle ordonne le chaos du combat en un récit lisible, où le sens de l'histoire se donne à lire dans la disposition même des figures.
Plus profondément, l'œuvre accomplit la fonction symbolique du récit fondateur. En fixant la mémoire du triomphe de 1477, elle fonde la légitimité d'une dynastie et le sentiment d'appartenance d'un peuple. Transformer une bataille en épopée, puis l'épopée en livre précieux, c'est faire d'un événement le socle d'une identité : la Nancéide est à la Lorraine ce que les récits fondateurs sont aux nations — le miroir où une communauté contemple ce qu'elle veut croire être son origine et sa grandeur.
Analyse des émotions
Feuilleter la Nancéide, ou en contempler l'enluminure, c'est pénétrer dans la mémoire triomphante d'une petite nation qui a vaincu un empire en puissance. Il s'en dégage une fierté, une exaltation guerrière et patriotique, soigneusement orchestrées par le poème comme par l'image. L'émotion n'est pas celle, intime, d'un portrait ou d'une dévotion : elle est collective, épique, tournée vers la gloire d'un peuple et d'un prince. On y sent battre le cœur d'une communauté qui se raconte à elle-même sa plus belle heure, et qui veut la transmettre. À la distance des siècles, cette ferveur a quelque chose d'émouvant et d'un peu grave : elle rappelle combien les nations se sont construites sur le souvenir magnifié de leurs victoires, et combien un livre peut porter, à lui seul, l'âme d'un pays.
Secrets & mystères
La mort de Charles le Téméraire reste l'un des grands faits énigmatiques de la fin du Moyen Âge : tué dans la déroute du 5 janvier 1477, le duc de Bourgogne ne fut identifié que trois jours plus tard, son corps dénudé et défiguré retrouvé pris dans la glace d'un étang aux portes de Nancy — la légende l'a dit à demi dévoré par les loups. Sa disparition, sans héritier mâle, bouleversa la carte de l'Europe.
Le manuscrit lui-même réserve des zones d'ombre : son enlumineur demeure anonyme, et sa datation précise, située au premier quart du XVIe siècle, reste approximative. Sa miniature principale, qui figure les épisodes de la bataille, illustre aussi les suites données par René II à sa victoire — dont l'expulsion des juifs hors du duché, décidée après le conflit : témoignage, parmi d'autres, de la violence qui accompagna la construction des principautés de ce temps.
Le saviez-vous ?
La mort de Charles le Téméraire à Nancy eut une conséquence immense et lointaine. Comme il ne laissait qu'une fille, Marie de Bourgogne, celle-ci épousa Maximilien de Habsbourg : les riches possessions bourguignonnes — Flandres, Pays-Bas, Franche-Comté — passèrent ainsi à la maison d'Autriche. Leur petit-fils ne fut autre que Charles Quint, maître d'un empire « sur lequel le soleil ne se couchait jamais » et grand rival de François Ier. De cette rivalité entre la France et la maison d'Autriche naîtraient des décennies de guerres qui ravageraient l'Europe du XVIe siècle. Sans la défaite bourguignonne de 1477, racontée et célébrée dans ce manuscrit lorrain, l'histoire du continent tout entier eût pris un autre cours.

