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L'église San Pietro in Gessate à Milan
À l'écart du grand axe qui file vers le Duomo, sur le corso di Porta Vittoria, se tient une église de brique dont la façade discrète cache l'un des plus attachants ensembles peints de la Renaissance milanaise. San Pietro in Gessate appartient à cette Lombardie de la fin du XVe siècle où l'art de bâtir et l'art de peindre se cherchaient encore entre l'héritage gothique local et les nouveautés venues d'Italie centrale. Élevée dans les dernières décennies du Quattrocento pour une communauté bénédictine, l'église doit sa célébrité moins à son architecture, sobre et fidèle aux habitudes lombardes, qu'aux chapelles latérales que des familles patriciennes firent orner à grands frais. On y croise les noms de Bernardino Butinone, de Bernardino Zenale, de Bergognone : autant de peintres qui travaillèrent à Milan à l'époque de Ludovic le More, dans le sillage lointain de Léonard de Vinci alors présent à la cour des Sforza. C'est ce Milan-là, cultivé et fastueux, que la petite église conserve par fragments.
L'église et les bénédictins
La fondation de San Pietro in Gessate remonterait à la fin du XVe siècle, sur un site plus ancien confié aux moines bénédictins. Le patronyme « in Gessate » viendrait, selon la tradition, d'une famille ou d'un lieu-dit associé au quartier, sans que l'étymologie soit assurée. L'édifice s'inscrit dans le type lombard courant : plan basilical à trois nefs, piliers scandant l'espace, chapelles ouvertes le long des bas-côtés à la manière de chapelles funéraires privées. La brique apparente, matériau roi de la plaine du Pô, y règne à l'intérieur comme à l'extérieur, et la façade actuelle résulte de reprises postérieures qui ne doivent pas égarer le regard : l'essentiel de l'intérêt se joue dans le vaisseau et surtout dans les chapelles. On attribue la conception de l'ensemble au milieu architectural milanais de la fin du Quattrocento, où l'on retrouve la parenté d'autres chantiers religieux de la ville. L'important, pour qui vient chercher la Renaissance, est que cette structure ait offert aux commanditaires une série de niches propices à la peinture murale, ce grand art décoratif que la Lombardie pratiquait avec une science consommée de la lumière et de la couleur.
La Cappella Grifi de Butinone et Zenale
Le trésor de l'église est la chapelle Grifi, ou Griffi, du nom de la famille qui en assura la commande. Sa décoration serait due, autour de 1489-1493, à l'association de deux peintres de Trévise et de Milan, Bernardino Butinone et Bernardino Zenale, souvent réunis dans les mêmes entreprises de ces années. On y voit se déployer des Histoires de saint Ambroise, patron de Milan, associées à des scènes rattachées à saint Jean-Baptiste, dans un cycle de fresques d'une remarquable densité narrative. Butinone y montre son goût pour les architectures fuyantes, les raccourcis hardis, les figures ramassées et nerveuses ; Zenale, plus mesuré, tend vers une monumentalité posée qui annonce sa carrière ultérieure. Ensemble, ils illustrent le moment où la peinture milanaise s'empare de la perspective et du décor à l'antique tout en gardant la minutie et le fourmillement de détails hérités de la tradition septentrionale. L'état de conservation, on le verra, a été affecté par l'histoire du XXe siècle, et certaines parties auraient été déposées ou restaurées ; il faut donc lire ce cycle avec la prudence que réclame tout ensemble en partie reconstitué. Il n'en demeure pas moins l'une des pages majeures de la fresque lombarde du temps des Sforza.
La peinture milanaise sous Ludovic le More
Pour saisir la portée de ces chapelles, il faut se replacer dans le Milan de Ludovic Sforza, dit le More, qui gouverna le duché dans les dernières années du XVe siècle. La cour attirait alors ingénieurs, humanistes et peintres ; Léonard de Vinci y séjournait, y peignait la Cène de Santa Maria delle Grazie et diffusait une manière nouvelle du modelé et du clair-obscur. Autour de lui, sans forcément être ses élèves, gravitait toute une génération de Lombards — Butinone, Zenale, Bergognone, Bramantino un peu plus tard — qui négociaient à leur façon le passage entre la tradition locale, encore attachée aux fonds d'or et au détail précieux, et les leçons de la perspective monumentale venues de Toscane et d'Ombrie. San Pietro in Gessate est un observatoire privilégié de cette transition : on y mesure combien la Renaissance milanaise fut moins une rupture qu'une lente hybridation, où la couleur émaillée et la piété narrative des ateliers lombards se pliaient peu à peu aux exigences de l'espace construit et de la figure grandeur nature. C'est cet équilibre, à la fois savant et populaire, qui donne à ces fresques leur saveur si particulière.
Bergognone et les autres chapelles
D'autres chapelles enrichissent le parcours. On rattache à Ambrogio da Fossano, dit le Bergognone, ou à son cercle, des interventions qui témoignent de sa manière douce, ses ciels limpides, ses figures recueillies baignées d'une lumière argentée : peintre parmi les plus attachants de la Lombardie de ce temps, Bergognone incarne un versant plus contemplatif que le fougueux Butinone. La critique évoque aussi la présence, dans l'église ou son entourage, de la production de Vincenzo Foppa et de Giovanni Donato da Montorfano, ce dernier connu pour ses grands décors muraux milanais ; les attributions demeurent toutefois à manier avec précaution, car les remaniements ont brouillé plus d'une paternité. À ces ensembles Renaissance se sont superposés, aux siècles suivants, des aménagements et des autels d'esprit baroque qu'il convient de distinguer nettement de la strate quattrocentesque : la lecture de l'édifice suppose de démêler ces couches successives, la fin du XVe siècle offrant le noyau qui justifie à lui seul la visite.
Dommages 1943 et restaurations
L'histoire récente de l'église est marquée par les bombardements qui frappèrent Milan durant la Seconde Guerre mondiale : en 1943, le quartier fut touché, et l'édifice subit des dommages qui affectèrent notamment certaines de ses décorations. Une partie des fresques aurait été déposée, protégée ou restaurée dans les campagnes de l'après-guerre, ce qui explique que l'état actuel résulte d'un patient travail de sauvegarde plutôt que d'une conservation ininterrompue depuis le XVe siècle. Il faut donc regarder ces peintures en gardant à l'esprit les lacunes, les repeints et les reconstitutions que toute restauration de fresque comporte. Loin de diminuer l'intérêt du lieu, cette histoire mouvementée en fait un témoin de la fragilité du patrimoine milanais et de l'effort obstiné déployé pour en préserver la mémoire.
Portée
San Pietro in Gessate n'a pas la célébrité des grands sanctuaires milanais, et c'est précisément ce qui fait son prix. Elle offre, réunis en un même édifice, plusieurs des noms qui comptent dans la peinture lombarde de la fin du Quattrocento, et permet de suivre au plus près le moment où Milan, sous Ludovic le More, invente sa propre Renaissance. Chapelle après chapelle, on y lit la conversation entre tradition et nouveauté qui traverse tout l'art de la région. Pour l'amateur de fresques et de peinture italienne, c'est une étape discrète mais essentielle, à la mesure de ce que la Lombardie sut produire à l'ombre de Léonard.
Ce qu'il faut voir absolument
- La chapelle Grifi (Griffi) et son cycle de fresques attribué à Butinone et Zenale (v. 1489-1493).
- Les Histoires de saint Ambroise, patron de Milan, cœur narratif de la chapelle.
- Les scènes rattachées à saint Jean-Baptiste et leur déploiement perspectif.
- Les interventions rattachées à Bergognone et à son cercle, plus douces et lumineuses.
- Le vaisseau de brique à trois nefs, exemple du type basilical lombard de la fin du XVe siècle.
- Le contraste, chapelle après chapelle, entre strate Renaissance et ajouts baroques postérieurs.
Infos pratiques
San Pietro in Gessate est avant tout un lieu de culte : la visite se fait dans le respect des offices et du recueillement. Les fresques, fragiles et sensibles à la lumière, demandent discrétion et absence de flash. Horaires et conditions d'accès pouvant varier, il est prudent de se renseigner localement avant de s'y rendre ; on veillera à ne pas déranger les célébrations éventuelles.
Quiz
Quels deux peintres associe-t-on à la décoration de la chapelle Grifi ? Bernardino Butinone et Bernardino Zenale, autour de 1489-1493.
À quel souverain milanais correspond l'époque de ces fresques ? Ludovic Sforza, dit le More, dans les dernières décennies du XVe siècle.
Quel événement du XXe siècle a endommagé l'église et ses décors ? Les bombardements de Milan durant la Seconde Guerre mondiale, en 1943.
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Fiche mise à jour le 17 septembre 2026






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