Contes, légendes & anecdotes
Le médaillon représentant Charles Quint en 1537 est une affirmation politique : à cette date, l'Alsace fait partie du Saint-Empire romain germanique, dont Charles Quint est l'Empereur. Colmar est une ville impériale libre — ce qui lui confère une autonomie politique considérable. Ludwig Scherer, en faisant peindre l'effigie de l'Empereur sur sa maison, affirmait à la fois sa loyauté politique et son statut de bourgeois notable d'une ville libre. Mais 18 ans plus tôt, à Worms (1519), les débuts de la Réforme avaient bouleversé le Saint-Empire. Colmar était une ville où catholiques et protestants coexistaient uneasily. La maison Pfister est bâtie dans ce contexte de tensions religieuses croissantes.
Histoire
La maison Pfister est la maison Renaissance la plus célèbre et la plus photogénique d'Alsace — et l'une des plus représentatives du style rhénan qui caractérise l'architecture civile alsacienne au XVIe siècle. Construite en 1537 pour Ludwig Scherer, chapelier enrichi dans le commerce du textile, elle présente sur sa façade à l'angle de la rue des Marchands et de la rue Mercière une composition exceptionnelle : deux niveaux de galeries en bois sculpté (balcons à colonnes), une tour polygonale d'angle, des peintures murales couvrant la totalité de la façade principale (restaurées), et un médaillon central représentant l'Empereur Charles Quint en 1537. L'originalité de cette maison tient à la coexistence de deux traditions architecturales : le bois et le bois ouvragé de la tradition alsacienne-rhénane, et les peintures murales à sujets historiés et allégoriques qui tapissent la façade — une pratique héritée du sud de l'Allemagne et de la Suisse (voir aussi les façades peintes de Stein am Rhein). La maison tire son nom du chapelier Pfister qui l'acquit en 1839.
À voir
Récit incarné
Rue des Marchands, Colmar, en fin d'après-midi. La lumière rasante frappe la façade de la maison Pfister et les couleurs explosent — bleu, ocre, rouge, vert — dans une peinture murale qui couvre la totalité du mur pignon. Au centre, dans un médaillon en trompe-l'œil imitant une niche de pierre, un buste de Charles Quint regarde la rue. L'Empereur ici, dans une rue commerçante d'Alsace. La politique, la religion, le commerce — tout est là.
La maison est à l'angle de deux rues. Sa tour polygonale d'angle, couverte d'un toit en bulbe, est surmontée d'une girouette. La galerie de bois sculpté court sur deux niveaux — colonnettes à chapiteaux Renaissance, balustrade à motifs géométriques. C'est la tradition rhénane de la maison à galeries — une architecture de marchands qui voulaient montrer leur marchandise depuis le premier étage, sans descendre dans la rue.
Entrée dans la maison : le rez-de-chaussée est une boutique (aujourd'hui un magasin d'arts et cadeaux alsaciens). L'escalier en bois mène aux étages supérieurs, qui sont des propriétés privées. Mais la cour intérieure est accessible — un puits en pierre de Vosges, une galerie de bois, le silence bourgeois du XVIe siècle.
Lecture architecturale
La maison Pfister est un exemple parfait du style Renaissance rhénan alsacien. Sa structure est en bois (colombages) et en maçonnerie mixte, selon la tradition constructive rhénane. La façade principale (côté rue des Marchands) présente deux niveaux de galeries en bois à colonnettes tournées — des balcons couverts qui permettaient de circuler à l'extérieur des pièces sans monter sur la rue. La tour polygonale d'angle, en maçonnerie, est couverte d'un toit en bulbe à nervures — un motif architectural caractéristique de l'espace germanique du XVIe siècle. Les peintures murales couvrent la totalité de la façade en pignon, dans un programme iconographique qui mêle histoires bibliques, allégories, portraits impériaux et motifs ornementaux.
Symboles à observer
1. Le médaillon Charles Quint : au centre de la façade, un trompe-l'œil imite une niche circulaire de pierre. À l'intérieur, le buste de l'Empereur. C'est une affirmation de loyauté impériale — mais aussi un signe de richesse, car seuls les notables pouvaient se permettre de tels portraits en façade.
2. Les allégories des vices et des vertus : dans les registres de peinture murale, cherchez les figures allégoriques. La Justice (glaive et balance), la Prudence (miroir et serpent), la Tempérance (vase d'eau), la Force (colonne). Ce sont les quatre Vertus cardinales de la philosophie morale médiévale et Renaissance.
3. Les colonnes de la galerie : les colonnettes en bois tourné ont des chapiteaux composites — mélangeant les ordres ionique et corinthien. C'est la tradition alsacienne du XVIe siècle : adapter le vocabulaire Renaissance aux techniques locales du bois.
4. La girouette : au sommet de la tour, une girouette en fer forgé en forme de coq (ou d'autre figure). Cherchez-en la forme — les girouettes du XVIe siècle étaient souvent des symboles héraldiques.
Anecdote mémorable
En 1870, lors de la guerre franco-prussienne, Colmar fut occupée par les troupes prussiennes. L'Alsace devint allemande. Les Alsaciens purent choisir entre rester et devenir prussiens, ou partir en France. La maison Pfister traversa cette déchirure sans bouger — toujours là, dans sa rue des Marchands, regardant la ville changer de nationalité. En 1918, l'Alsace redevint française. La maison n'avait pas bougé. En 1940, l'Alsace fut annexée par l'Allemagne nazie — 'heim ins Reich'. En 1944, libérée par Leclerc. La maison Pfister, construite en 1537 pour un chapelier alsacien sous Charles Quint, a connu huit changements de nationalité. Elle est toujours là.
Contexte historique dense
Colmar au XVIe siècle était une ville impériale libre du Saint-Empire romain germanique — ce statut lui conférait une autonomie gouvernementale et judiciaire qui la distinguait des villes soumises à un seigneur féodal. Les marchands et artisans colmariens, enrichis par le commerce rhénan (vins d'Alsace vers le nord, tissus flamands vers le sud), avaient les moyens et l'ambition de construire des maisons représentatives. La maison Pfister (1537) est construite au moment où la Réforme protestante commence à diviser Colmar — Luther avait publié ses 95 thèses en 1517, vingt ans plus tôt. Ludwig Scherer, qui fit construire la maison, était-il catholique ou réformé ? Les historiens ne s'accordent pas.
Échos artistiques
Musique : Ein feste Burg ist unser Gott(Martin Luther, 1529) — le cantique des cantiques de la Réforme, chanté à Colmar et dans toute l'Alsace en 1537. Peinture : leRetable d'Issenheim de Mathis Grünewald (Musée Unterlinden, Colmar, v.1512-1516) — à 500 mètres de la maison Pfister, le chef-d'œuvre de la peinture germanique de la Renaissance. Architecture : la Maison des Têtes (Colmar, 1609) — l'autre grande maison ornée de Colmar, à 300 mètres.
Pour aller plus loin
- Musée Unterlinden (Colmar) — le retable d'Issenheim de Grünewald, à 500 mètres.
- Maison des Têtes (Colmar, 1609) — à 300 mètres, façade ornée de 106 mascarons.
- Riquewihr (68, à 15 km) — le village viticole alsacien avec ses maisons à colombages du XVIe siècle.


