Contes, légendes & anecdotes
August Bartholdi (1834-1904), le sculpteur de la Statue de la Liberté, était natif de Colmar. Sa ville natale lui avait commandé plusieurs œuvres — dont la Vierge aux raisins qui couronne la Maison des Têtes. Bartholdi posa cette Vierge sur la façade en 1902, cent ans après la construction de la maison. Elle est en bronze doré, tenant d'une main une grappe de raisins alsaciens — symbole de la vigne qui fit la fortune des marchands comme Anton Ißer. Le sculpteur de la plus grande statue du monde avait commencé par couronner une maison de vin alsacienne. La grandeur a parfois des débuts modestes.
Histoire
La Maison des Têtes de Colmar est l'un des monuments les plus singuliers de l'architecture Renaissance rhénane — non pas pour sa composition architecturale (classique et ordonnée) mais pour son programme décoratif absolument unique : 106 mascarons sculptés couvrent la totalité de la façade principale, depuis le soubassement jusqu'à la corniche. Ces mascarons — têtes humaines expressives représentant des types, des émotions, des professions — donnent l'impression que cent personnes regardent simultanément la rue. Construite en 1609 pour Anton Ißer, marchand de vins alsacien, la maison tire son nom de ces multiples visages sculptés. Sa façade en grès des Vosges présente deux pignons à gradins, une loggia du rez-de-chaussée, et la superposition des trois ordres vitruviens (dorique, ionique, corinthien). Au sommet de la façade, une Vierge aux raisins dorée de l'orfèvre Auguste Bartholdi (qui sculpta plus tard la Statue de la Liberté) couronne l'ensemble.
À voir
Récit incarné
Rue des Têtes, Colmar. La rue porte le nom de la maison — et non l'inverse. La Maison des Têtes est si connue dans la ville qu'elle a rebaptisé la rue où elle se trouve. C'est une reconnaissance rare pour un édifice privé.
Approchez-vous de la façade. Et commencez à compter les visages. Un, deux, cinq, dix... Ils sont partout — dans les frises, dans les consoles, dans les clefs des arcades, dans les encadrements des fenêtres. Des visages souriants, grimacants, mélancoliques, stupéfaits, ridés, lisses, barbus, imberbes. Cent six visages qui regardent la rue depuis 1609.
Chaque mascaron est différent. Le sculpteur — dont le nom n'est pas connu avec certitude — a produit cent six portraits de la condition humaine en grès des Vosges. C'est un exercice de virtuosité sculpturale et une encyclopédie des expressions humaines. Il faut une heure pour les regarder tous, avec attention. Prenez cette heure.
Au sommet de la façade, entre les deux pignons à gradins, la Vierge aux raisins de Bartholdi — dorée, souriante, tenant sa grappe alsacienne. Elle fut ajoutée en 1902. Elle regarde la rue avec la même attention bienveillante que les cent six mascarons. La sainte et les mascarons, ensemble depuis un siècle.
Lecture architecturale
La Maison des Têtes est construite en grès rose des Vosges (roche sédimentaire rouge-rosé, extraite des Vosges alsaciennes). La façade principale présente une composition rigoureuse : loggia à arcades au rez-de-chaussée (trois arcades en plein cintre portées par des colonnes doriques), premier étage à pilastres ioniques, second étage à pilastres corinthiens, deux pignons à gradins flamands couronnant l'ensemble. La superposition des trois ordres suit la règle vitruvienne. Le programme décoratif — cent six mascarons — est superposé à cette structure ordonnée comme une transgression contrôlée.
Symboles à observer
1. Compter les mascarons : cent six au total. Essayez d'en identifier des catégories — les visages jeunes, les vieux, les grotesques, les expressifs. Cherchez le plus beau, le plus effrayant, le plus drôle.
2. Les pignons à gradins flamands : les deux pignons du sommet sont 'à gradins' — une succession de marches décroissantes qui forment le profil du pignon. C'est la tradition architecturale flamande, héritée des Pays-Bas, transplantée en Alsace par les marchands rhénans.
3. La Vierge aux raisins de Bartholdi : au sommet, entre les deux pignons. En bronze doré. Elle tient une grappe de raisins — symbole de l'Eucharistie et du commerce viticole alsacien.
4. Les colonnes doriques de la loggia : au rez-de-chaussée, des colonnes doriques libres portent les arcades de la loggia. Comparez leur robustesse avec les pilastres ioniques du premier étage — deux langages, deux atmosphères.
Anecdote mémorable
En 1944, lors de la libération de Colmar par les troupes françaises et américaines, la Maison des Têtes fut photographiée par les reporters de guerre. Ces photographies — visages de pierre sur fond de ville libérée — firent le tour du monde. Un journal américain publia une photo de deux soldats américains souriants devant la façade aux cent six mascarons, avec la légende : 'Ils regardent tous dans la même direction — vers la paix.' Les mascarons d'Anton Ißer devinrent un moment symboles de la libération.
Contexte historique dense
Anton Ißer, commanditaire de la maison en 1609, était marchand de vins et citoyen de Colmar — ville impériale libre du Saint-Empire à ce moment. L'Alsace était encore hors de France (elle ne sera rattachée qu'en 1648). La construction de la Maison des Têtes reflète la prospérité du commerce viticole alsacien — les vins du Rhin s'exportaient vers les Pays-Bas, l'Angleterre et la Scandinavie. Le programme décoratif — cent six mascarons — est unique dans l'architecture alsacienne et rhénane. Il témoigne d'un goût pour l'exubérance ornementale qui dépasse les conventions du classicisme serlien.
Échos artistiques
Musique : Hassler — Lustgarten(Hans Leo Hassler, 1601) — le recueil de danses allemandes du compositeur contemporain de la construction. Peinture : leRetable d'Issenheim de Grünewald (Musée Unterlinden, Colmar) — à 200 mètres. Architecture : la Maison Kammerzell (Strasbourg, 1589) — le parallèle alsacien de la même tradition de façade sculptée.
Pour aller plus loin
- Musée Unterlinden (Colmar) — le retable d'Issenheim de Grünewald.
- Maison Pfister (Colmar, 1537) — à 100 mètres, la maison à peintures murales Renaissance.
- Riquewihr (68, 15 km) — le village viticole alsacien Renaissance.


