Contes, légendes & anecdotes
Le beffroi d'Arras fut presque entièrement détruit lors de la Première Guerre mondiale — Arras se trouvait à quelques kilomètres du front, dans la zone des combats les plus intenses. Reconstitué pierre à pierre entre 1921 et 1932 grâce aux dommages de guerre, il est l'un des monuments les plus 'faux' de France — dans le sens où chaque pierre a été retaillée et posée par des carriers du XXe siècle. Et pourtant, il semble authentique. Les plans du XVIe siècle avaient été préservés. Les techniques de taille étaient similaires. La copie ressemble à l'original plus que l'original ne ressemblait à lui-même après des siècles d'usure.
Histoire
Le beffroi d'Arras, élevé entre 1463 et 1554, est l'un des plus beaux beffrois de France et l'un des représentants majeurs du style Renaissance flamand-artésien. Inscrit au Patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2005 (avec les beffrois de Belgique et de France du Nord), il s'élève à 75 mètres au-dessus de la Grand'Place d'Arras — la place marchande par excellence du Nord de la France, entourée de ses façades à pignons à gradins caractéristiques. Le beffroi est construit en pierre blanche de Lézennes, dans un style qui mêle le gothique flamand tardif (arcs en accolade, gables à crochets) avec la Renaissance italianisante (pilastres, médaillons, frises). Il symbolise les libertés communales de la ville — Arras était une cité marchande prospère, centre de la production drapière artésienne, dont les guildes jouissaient d'une large autonomie sous la suzeraineté des ducs de Bourgogne puis des rois de France et d'Espagne. Le beffroi abrite un carillon de 48 cloches et la salle des archives communales.
À voir
Récit incarné
Grand'Place d'Arras, un samedi matin. Le marché est là — légumes, fromages, bêtes vivantes dans leurs cages. Autour de la place, les façades à pignons à gradins des maisons marchandes du XVIIe-XVIIIe siècle dessinent une architecture homogène et majestueuse. Et au centre de la place de l'Hôtel-de-Ville, en retrait, le beffroi — 75 mètres de pierre blanche qui montent vers le ciel gris du Pas-de-Calais.
Le beffroi n'est pas l'hôtel de ville — il est séparé du corps de bâtiment municipal par un court passage. C'est une tour indépendante, symbole de l'autonomie communale. Quand les bourgeois d'Arras sonnaient les cloches du beffroi pour appeler le peuple en assemblée, le duc de Bourgogne ou le roi de France devaient tenir compte de cette voix. Le beffroi était le micro d'une démocratie urbaine encore balbutiante.
Montez à l'intérieur : 243 marches en vis de pierre. À chaque palier, une vue différente sur la ville. Tout en haut, le carillon de 48 cloches. Par beau temps, vous voyez les Flandres belges, la Picardie, les collines de l'Artois. Un pays plat à perte de vue, traversé de fleuves et de routes commerciales — le pays qui a inventé les beffrois.
Lecture architecturale
Le beffroi d'Arras présente trois zones distinctes en termes de style. La base est gothique flamand — arcs en accolade, contreforts à pinacles, gables sculptés. Les niveaux médians introduisent la Renaissance : pilastres plats, médaillons circulaires à profils, frises de rinceaux. Le sommet, avec sa lanterne à colonnettes et son dôme en bulbe couronné du lion artésien, est une fantaisie baroque flamande. C'est l'histoire stylistique du Nord de la France racontée par une seule tour : gothique, Renaissance, baroque, en remontant du bas vers le haut.
Symboles à observer
1. Le lion artésien : au sommet du beffroi, un lion de fonte dorée tourne avec le vent. C'est le lion d'Artois — une province qui a appartenu successivement aux ducs de Bourgogne, au roi d'Espagne, au roi de France. Ce lion a changé de maître plusieurs fois. Il a toujours regardé vers le nord.
2. Le carillon : 48 cloches accordées sur plusieurs octaves. Chaque heure, le carillon joue un air différent — les airs changent selon les jours de la semaine et les fêtes liturgiques. Certains airs sont des chansons populaires artésiennes du XVIe siècle.
3. Les médaillons à profils : sur les niveaux Renaissance, des médaillons circulaires représentent des empereurs romains imaginaires. C'est la mode humaniste du XVIe siècle : se placer sous le patronage de l'Antiquité.
4. Le géant de la ville : dans la salle des archives du beffroi, un géant en osier — le 'Gargantua' d'Arras — est sorti lors des fêtes communales depuis le XVIe siècle. Les géants artésiens sont une tradition vivante.
Anecdote mémorable
En août 1914, les obus allemands touchèrent le beffroi d'Arras pour la première fois. Le 7 octobre 1914, une bombe incendiaire mit le feu à la charpente. Le lion en fonte dégringola de 75 mètres. Les cloches fondirent. En 1921, les reconstructeurs trouvèrent le lion dans les décombres, déformé mais reconnaissable. Ils le fondirent à nouveau, dans le même alliage, selon le même modèle. Le lion remonté en 1932 est à la fois l'original et sa copie. La continuité symbolique prévalait sur l'authenticité matérielle.
Contexte historique dense
Arras au XVe-XVIe siècle est l'une des grandes cités marchandes du Nord — centre de la production de tapisseries de haute lice (les 'Arras' qui donnèrent leur nom aux tapisseries dans tout l'Europe du Nord), de la draperie, du commerce avec les Flandres et l'Angleterre. Elle appartient successivement aux ducs de Bourgogne (jusqu'en 1477), aux rois d'Espagne (1493-1640) et aux rois de France (définitivement à partir du Traité des Pyrénées, 1659). Le beffroi, construit pendant la période bourguignonne et espagnole, porte les traces de cette histoire complexe — un monument français qui a été espagnol pendant 150 ans.
Échos artistiques
Musique : Le Carillon de Cythère de François Couperin (Suite pour clavecin, 1716) — la tradition des carillons du Nord de la France traduite en musique de cour française. Plus directement : les airs du carillon d'Arras lui-même, dont certains remontent au XVIe siècle. Peinture : les tapisseries d'Arras (nombreux exemples dans les musées du monde) — le grand art artésien des XIVe-XVIe siècles. Architecture : le Beffroi de Douai (XVe siècle) et le Beffroi de Bruges (XIIIe-XVe siècles) — les cousins belges dans la même tradition.
Pour aller plus loin
- Hôtel de Ville d'Arras (attenté au beffroi) — les caves de l'hôtel de ville (les 'boves') sont un réseau de galeries médiévales accessible en visite.
- Musée des Beaux-Arts d'Arras (abbaye Saint-Vaast) — collections de tapisseries médiévales et de peintures flamandes.
- Mémorial de la Première Guerre mondiale (aux alentours d'Arras) — pour mesurer ce qu'Arras a traversé au XXe siècle.

