HitsMap
Tarquin et Lucrèce, Tiziano Vecellio dit Titien

✦ Peinture ✦

Tarquin et Lucrèce

Tiziano Vecellio, dit Titien

Faire le puzzle de l'œuvre
  • Tarquin et Lucrèce — vue 2

Devant l'œuvre

Ce tableau est le chef-d'œuvre absolu du musée — une œuvre tardive du Titien, peinte vers 1570–1571, quand le maître vénitien avait plus de quatre-vingts ans. Il représente un épisode fondateur de l'histoire romaine : Tarquin, fils du dernier roi de Rome, viole Lucrèce — une noble romaine réputée pour sa vertu — pendant l'absence de son mari. Contrairement à presque tous ses contemporains qui représentent le suicide ultérieur de Lucrèce (le moment 'acceptable'), Titien choisit de représenter l'instant du viol lui-même. Tarquin est debout, habillé, armé — sa dague braquée sur Lucrèce pour la menacer — dominant Lucrèce allongée et nue sur son lit défait. C'est un tableau d'une intensité dramatique et d'une ambiguïté morale extrêmes : la violence est représentée dans toute sa brutalité, sans atténuation.

Symbolisme & lecture iconographique

L'épisode de Tarquin et Lucrèce est, dans la tradition romaine et humaniste, l'événement fondateur de la République romaine — le viol de la vertu par la tyrannie entraîna la chute de la royauté. Lucrèce se suicide, son père et son mari vengent son honneur, les Tarquins sont chassés, Rome devient République. Ce tableau dit donc : la violence du pouvoir tyrannique porte en elle les germes de sa propre destruction.

Analyse des émotions

La composition oppose les deux corps : Tarquin debout, sombre, habillé, armé ; Lucrèce étendue, lumineuse, nue, sans défense. La lumière de Titien éclate sur le corps de Lucrèce — une blancheur laiteuse qui contraste avec les riches vêtements rouges de Tarquin. Ce contraste n'est pas anodin : la lumière sur la victime est à la fois une mise en valeur de sa beauté (d'où la violence) et une mise en accusation du crime (la lumière désigne la victime).

Secrets & mystères

Une autre version du même sujet existe au Fitzwilliam Museum de Cambridge — avec un troisième personnage qui écarte un rideau pour observer la scène. Les deux versions (Bordeaux et Cambridge) sont authentiques de la main du Titien vieillissant. La version de Bordeaux est plus directe, plus brutale — pas de voyeur, pas d'alibi narratif. Le choix de Titien de représenter le viol plutôt que le suicide de Lucrèce dit quelque chose sur sa vision de la violence du pouvoir masculin. Il avait plus de 80 ans quand il peignit ce tableau — et il choisissait encore les sujets les plus iconoclastes.

Le saviez-vous ?

Titien mourut à Venise en 1576, probablement de la peste, à un âge avancé. Il travailla jusqu'à la fin — ses dernières œuvres, dont ce Tarquin et Lucrèce, montrent une technique de plus en plus libre, presque abstraite dans les zones d'ombre, de larges empâtements de couleur pure dans les lumières. Cette libération technique du Titien vieux influença directement Rubens et, par Rubens, tout le baroque européen.

Sources

  1. 1.Musée des Beaux-Arts de Bordeaux
  2. 2.Web Gallery of Art

Le peintre

Tiziano Vecellio, dit Titien

Tiziano Vecellio, dit Titien

v.1488-1576

Peintre

Rôle : Peintre, portraitiste des cours d'Europe

Titien règne sur la peinture vénitienne pendant près de soixante ans, et ce règne n'a rien d'une position acquise par défaut : il l'impose, tableau après tableau, comme le maître incontesté de la couleur. Là où Florence et Rome font du dessin, de la ligne et du contour la charpente de tout art, Venise oppose la matière colorée, la lumière qui baigne les corps, l'atmosphère qui les enveloppe. Titien porte cette conviction à son sommet. Chez lui, la couleur ne remplit pas un dessin préalable : elle construit la forme, elle donne le volume, elle fait la chair. C'est une audace théorique autant que technique, et elle traversera les siècles jusqu'à Rubens, Vélasquez et bien au-delà.

Portraitiste, il devient le miroir des puissants de son temps. Charles Quint le choisit, le comble d'honneurs et l'anoblit — fait exceptionnel pour un peintre. Son fils Philippe II d'Espagne lui commande cycles mythologiques et dévotions. Les papes, les princes, les doges posent devant lui. Titien ne se contente pas de fixer une ressemblance : il saisit une présence, une autorité, parfois une fêlure, et cela depuis son atelier vénitien, sans courir les cours, en faisant venir l'Europe à lui. Peu d'artistes ont autant façonné l'image que le pouvoir voulait donner de lui-même.

Mais l'audace la plus haute est celle de la vieillesse. Au lieu de figer une manière éprouvée, le vieux Titien la dénoue. Sa touche se libère, se casse, s'épaissit ; il pose la couleur par larges empâtements, l'écrase, la reprend — la tradition dit qu'il peignait « avec les doigts » autant qu'au pinceau. De près, les dernières toiles semblent inachevées, presque abstraites ; à distance, la forme et la lumière surgissent. Cette peinture qui assume sa propre matière, qui montre le geste au lieu de le cacher, anticipe de plusieurs siècles ce que l'art osera bien plus tard. C'est l'invention d'une liberté.

Œuvres et registres se répondent tout au long de la carrière : retables monumentaux, poésies mythologiques pour Philippe II, portraits d'apparat, scènes sacrées de plus en plus dépouillées et graves. Ce parcours dessine un arc rare — d'une jeunesse éclatante et sûre vers une vieillesse qui, au lieu de se répéter, ose davantage.

Origine : Pieve di Cadore / Venise

Voir la fiche complète du peintre →

À voir aussi