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Tarquin et Lucrèce

Peinture

Tarquin et Lucrèce

Tiziano Vecellio dit Titien (Pieve di Cadore, v. 1490–Venise, 1576)

Devant l'œuvre

Ce tableau est le chef-d'œuvre absolu du musée — une œuvre tardive du Titien, peinte vers 1570–1571, quand le maître vénitien avait plus de quatre-vingts ans. Il représente un épisode fondateur de l'histoire romaine : Tarquin, fils du dernier roi de Rome, viole Lucrèce — une noble romaine réputée pour sa vertu — pendant l'absence de son mari. Contrairement à presque tous ses contemporains qui représentent le suicide ultérieur de Lucrèce (le moment 'acceptable'), Titien choisit de représenter l'instant du viol lui-même. Tarquin est debout, habillé, armé — sa dague braquée sur Lucrèce pour la menacer — dominant Lucrèce allongée et nue sur son lit défait. C'est un tableau d'une intensité dramatique et d'une ambiguïté morale extrêmes : la violence est représentée dans toute sa brutalité, sans atténuation.

Symbolisme & lecture iconographique

L'épisode de Tarquin et Lucrèce est, dans la tradition romaine et humaniste, l'événement fondateur de la République romaine — le viol de la vertu par la tyrannie entraîna la chute de la royauté. Lucrèce se suicide, son père et son mari vengent son honneur, les Tarquins sont chassés, Rome devient République. Ce tableau dit donc : la violence du pouvoir tyrannique porte en elle les germes de sa propre destruction.

Analyse des émotions

La composition oppose les deux corps : Tarquin debout, sombre, habillé, armé ; Lucrèce étendue, lumineuse, nue, sans défense. La lumière de Titien éclate sur le corps de Lucrèce — une blancheur laiteuse qui contraste avec les riches vêtements rouges de Tarquin. Ce contraste n'est pas anodin : la lumière sur la victime est à la fois une mise en valeur de sa beauté (d'où la violence) et une mise en accusation du crime (la lumière désigne la victime).

Secrets & mystères

Une autre version du même sujet existe au Fitzwilliam Museum de Cambridge — avec un troisième personnage qui écarte un rideau pour observer la scène. Les deux versions (Bordeaux et Cambridge) sont authentiques de la main du Titien vieillissant. La version de Bordeaux est plus directe, plus brutale — pas de voyeur, pas d'alibi narratif. Le choix de Titien de représenter le viol plutôt que le suicide de Lucrèce dit quelque chose sur sa vision de la violence du pouvoir masculin. Il avait plus de 80 ans quand il peignit ce tableau — et il choisissait encore les sujets les plus iconoclastes.

Le saviez-vous ?

Titien mourut à Venise en 1576, probablement de la peste, à un âge avancé. Il travailla jusqu'à la fin — ses dernières œuvres, dont ce Tarquin et Lucrèce, montrent une technique de plus en plus libre, presque abstraite dans les zones d'ombre, de larges empâtements de couleur pure dans les lumières. Cette libération technique du Titien vieux influença directement Rubens et, par Rubens, tout le baroque européen.