Devant l'œuvre
Oubliez un instant la douceur de Florence et la lumière de Venise : ce petit panneau vous emmène à Ferrare, dans l'une des écoles les plus étranges de toute la Renaissance italienne. Regardez saint Jacques, assis sur son trône à l'antique. Remarquez d'abord les griffons qui ornent le siège, ces monstres mi-aigle mi-lion, mélange d'Antiquité et de gothique. Suivez ensuite les lignes : tout est tendu, nerveux, les plis du manteau tourbillonnent comme des cordes, les mains sont effilées, le visage ascétique, presque douloureux. C'est la signature de Cosmè Tura, peintre officiel des ducs d'Este. Observez son geste de bénédiction : il est saisi dans un élan, comme si le saint allait se lever de son trône. Et derrière lui, voyez le fond d'or : c'est l'héritage du Moyen Âge, la lumière du ciel, tandis que le trône en perspective appartient déjà au monde nouveau de la Renaissance. Ce panneau se tient exactement entre les deux. Rappelez-vous qu'il n'était qu'un morceau d'un grand retable aujourd'hui dispersé, dont d'autres saints se trouvent au Louvre et à Florence. Un dernier mot sur son histoire : il est entré ici au nom de Mantegna, le grand maître, avant qu'on ne le rende à Tura au début du XXe siècle. Les deux peintres s'étaient côtoyés à Padoue, et la confusion, longtemps, fut compréhensible. Pour finir, imaginez la couleur sous l'or : Tura fut l'un des premiers, en Italie du Nord, à peindre à l'huile, et c'est ce qui donne à ses étoffes ces reflets durs, presque métalliques, qui rendent ses saints si étranges. Vous n'avez pas devant vous une simple image pieuse, mais l'un des styles les plus singuliers de toute la Renaissance, né dans une petite cour italienne dont le raffinement n'a d'égal que l'étrangeté.
Histoire de l'art — Contexte & Singularité
L'école de Ferrare, dont Cosmè Tura est le fondateur, constitue l'un des foyers les plus singuliers du Quattrocento italien. Loin de la douceur florentine ou de la lumière vénitienne, Tura développe un style d'une expressivité presque gothique, fait de lignes tendues comme des cordes, de drapés métalliques et de figures nerveuses, taillées comme dans la pierre ou le cuivre. Formé probablement à Ferrare, il séjourne à Padoue où il fréquente vraisemblablement l'atelier de Squarcione, foyer d'un goût archéologique pour l'Antiquité et pour la ligne dure que partagea aussi le jeune Mantegna.
De ce creuset padouan, Tura retient la rigueur du dessin, le vocabulaire antiquisant et une forme d'âpreté. De retour à Ferrare, il met son art au service des ducs d'Este, Leonello puis Borso, mécènes raffinés qui firent de leur petite cour l'un des grands centres artistiques de l'Italie du Nord. Tura y devient le peintre attitré et oriente toute une génération : c'est de son style que procèdent Francesco del Cossa et Ercole de' Roberti, ses cadets, et c'est l'école qu'il a fondée qui exécutera, vers 1469-1470, les célèbres fresques du Salone dei Mesi du Palazzo Schifanoia. Son art synthétise des sources diverses, innovations toscanes dans la perspective, recherches flamandes dans le rendu de la matière et des reflets, culture de cour attentive au bijou et à l'ornement. L'emploi de la peinture à l'huile, encore neuf en Italie du Nord, lui permet des éclats et des profondeurs inédits. Le Saint Jacques de Caen illustre cette tension entre tradition et modernité : fond d'or gothique et espace perspectif y cohabitent sans se contredire.
Symbolisme & lecture iconographique
Saint Jacques le Majeur est l'apôtre dont le tombeau présumé, à Compostelle en Galice, est devenu le but du plus grand pèlerinage de l'Occident chrétien. Ses attributs ordinaires sont le bâton du pèlerin, la besace et la coquille, dite précisément coquille Saint-Jacques, emblème du chemin de Compostelle que les pèlerins rapportaient cousue sur leur vêtement. Le représenter non en marcheur mais trônant en majesté, sur un siège à l'antique et sur fond d'or, opère un renversement de sens : l'humble pèlerin est figuré dans la gloire céleste, le voyageur terrestre devenu souverain dans le royaume des saints.
Le trône lui-même parle. Orné de griffons, créatures hybrides mi-aigle mi-lion, il convoque l'Antiquité tout en gardant la saveur fantastique de l'ornement gothique. Dans la tradition, le griffon, gardien des trésors et lien entre le ciel et la terre, convient à la garde d'un lieu saint et redouble la majesté du personnage. Le fond d'or, enfin, n'est pas un simple décor : dans la peinture médiévale dont Tura hérite, il figure la lumière divine incréée, l'espace sans profondeur ni temps du sacré. En le conservant derrière un trône traité en perspective, Tura maintient le saint dans l'éternité tout en l'inscrivant dans un espace construit, suspendant la figure entre le monde des hommes et celui de Dieu. Cette coexistence de l'or intemporel et de la perspective mesurée n'est pas une maladresse : elle dit, dans la forme même, le statut du saint, à la fois homme ayant vécu et habitant éternel du ciel. Griffon et coquille, antiquité et pèlerinage, se répondent ainsi dans une même image, qui fait du voyageur terrestre un souverain céleste.
Analyse des émotions
Le style de Tura engendre une tension singulière. Ses figures semblent toujours sur le point d'éclater, retenues de justesse par une maîtrise formelle absolue. Ce Saint Jacques a quelque chose d'électrique : le geste de bénédiction arrêté dans son élan, les plis qui vibrent comme des lames, le fond d'or qui paraît pulser derrière la silhouette. Rien ici de la sérénité florentine ni de la douceur d'un Bellini ; l'émotion naît de cette énergie contenue, de cette âpreté ascétique qui donne au saint une présence presque inquiétante, et au panneau une intensité nerveuse rare. On ne contemple pas une image apaisée, mais une figure tendue, saisie dans l'instant où l'immobilité va se rompre, comme un ressort sur le point de se détendre.
Secrets & mystères
L'histoire de l'attribution du panneau est révélatrice. Légué à Caen en 1872 sous le nom d'Andrea Mantegna, le plus grand peintre de l'Italie du Nord au XVe siècle, il ne fut rendu à Cosmè Tura qu'au début du XXe siècle. Cette confusion n'est pas un hasard : Tura et Mantegna avaient l'un et l'autre fréquenté le milieu padouan de Squarcione et partageaient un même goût de la ligne dure et de l'antique, au point que leurs manières ont pu se confondre aux yeux des amateurs anciens. Autre énigme, celle du polyptyque d'origine : démembré et dispersé, il ne se laisse reconstituer que partiellement, à partir des panneaux repérés au Louvre (Saint Antoine de Padoue) et aux Offices (Saint Dominique), sans que sa composition complète, son ordre ni sa destination exacte soient établis avec certitude. Chaque panneau retrouvé est une pièce d'un puzzle dont il manque le plan d'ensemble.
Le saviez-vous ?
La collection du cardinal Fesch, oncle de Napoléon, est l'une des plus prodigieuses de l'histoire du goût. Prélat ambitieux et amateur sincère, Fesch rassembla à Rome plusieurs milliers de tableaux, dont un ensemble exceptionnel de « Primitifs » italiens et flamands, à une époque où ces œuvres antérieures à Raphaël étaient encore peu prisées et bon marché. Sa mort, en 1839, entraîna la dispersion de cet immense fonds dans toute l'Europe. C'est à cette vente que Bernard Mancel acheta le Saint Jacques, avant d'en faire don à Caen : la ville normande doit ainsi l'un de ses plus beaux primitifs italiens à l'extraordinaire appétit de collection d'un oncle d'empereur, et à la clairvoyance d'un amateur de province.




