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Portrait de Guillaume de Montmorency (Collection des 'Clouet de Chantilly')

✦ Peinture ✦

Portrait de Guillaume de Montmorency (Collection des 'Clouet de Chantilly')

Jean Clouet

Faire le puzzle de l'œuvre
Question du jour

Quel était l'usage initial de ces portraits dessinés par Jean Clouet ?

Devant l'œuvre

Vous avez devant vous l'un des trésors de Chantilly : un portrait dessiné de la Renaissance française, et pas n'importe lequel — il appartient à la plus grande collection au monde de ce genre, trois cent soixante-six feuilles conservées dans ce musée.

Regardez d'abord la technique. L'artiste, Jean Clouet, le portraitiste du roi François Ier, travaille avec des crayons de couleur : la pierre noire pour les ombres, la sanguine — ce rouge-brun — pour la couleur de la peau, parfois un peu de blanc pour les lumières. On appelle cela le dessin aux trois crayons. Approchez-vous : vous distinguez chaque ride, chaque pli, la barbe qui commence à grisonner. C'est le visage d'un homme âgé, Guillaume de Montmorency, le père du grand connétable Anne de Montmorency.

Une chose à savoir : ces dessins n'étaient pas faits pour être admirés. C'étaient des études, prises sur le vif, qui servaient ensuite à peindre les portraits officiels. Et pourtant, on les trouve souvent plus beaux que les tableaux finis — parce qu'ils gardent la vie de l'instant, la fraîcheur du premier regard, avant que la peinture ne vienne tout lisser.

Un dernier mot sur leur histoire, qui est romanesque. Beaucoup de ces feuilles ont appartenu à Catherine de Médicis, la plus grande collectionneuse de portraits de son temps : elle en possédait des centaines, rangés dans des boîtes, qui lui servaient à reconnaître les visages de toute la cour. Dans ces mêmes boîtes voisinaient bientôt catholiques et protestants, au plus fort des guerres de Religion. Ce que vous regardez n'est donc pas seulement une œuvre d'art : c'est un document, le visage vivant d'une France déchirée.

Histoire de l'art — Contexte & Singularité

Jean Clouet occupe une place fondatrice dans l'histoire du portrait français. D'origine probablement flamande ou des anciens Pays-Bas, il s'imposa à la cour de François Ier comme peintre et dessinateur du roi, et donna au portrait dessiné ses lettres de noblesse. Avant lui, le dessin aux crayons n'était guère qu'une étape vers la peinture ; avec lui, et plus encore avec son fils François Clouet, il devint un genre à part entière, prisé pour lui-même.

La technique des trois crayons — pierre noire, sanguine et parfois craie blanche — permit aux Clouet une approche nouvelle du visage : non plus l'idéalisation, mais la saisie fidèle, presque clinique, des traits individuels. Cette vérité du portrait, héritée du naturalisme flamand, s'allie chez eux à une élégance toute française dans la mise en page et la retenue de l'expression. Le résultat est une galerie de physionomies d'une justesse qui vaut à ces feuilles une valeur de document historique autant qu'artistique.

L'influence de ce modèle fut considérable et durable : tout au long du XVIe siècle, la cour des Valois se fit portraiturer selon cette formule, et les ateliers multiplièrent les répliques de ces effigies. La collection de Chantilly, constituée à partir du fonds de Catherine de Médicis puis réunie par le duc d'Aumale, en est le conservatoire incomparable. Elle permet de suivre, visage après visage, toute la société de cour de François Ier à Henri III — un ensemble que ni le dessin italien ni l'art du portrait d'aucun autre pays n'égale pour cette période.

Symbolisme & lecture iconographique

Un portrait dessiné de Clouet ne relève pas de l'iconographie symbolique : il n'y a ni emblème, ni attribut, ni décor allégorique. Le visage est seul, offert dans sa nudité. Sa seule « symbolique » est celle de la ressemblance — mais elle est immense. Dans la culture de cour de la Renaissance, être fidèlement portraituré, c'est exister : c'est entrer dans la mémoire du présent et dans celle de l'avenir, se voir reconnu parmi les grands, laisser de soi une trace que le temps n'effacera pas.

La technique elle-même porte un sens. L'emploi de la sanguine pour la chair et de la pierre noire pour les ombres vise à rendre la vie même du visage : la couleur du sang sous la peau, le modelé des traits, la présence physique de l'homme. Clouet ne cherche pas à flatter ni à grandir ; il cherche à faire vrai. Cette exigence de vérité est, en soi, une valeur morale autant qu'artistique — celle d'un art qui respecte l'individu tel qu'il est, avec ses rides et son âge.

Pour un homme comme Guillaume de Montmorency, chef d'une grande maison, être ainsi fixé par le premier dessinateur du roi n'avait rien d'anodin : c'était une forme de consécration, l'inscription de sa personne dans la galerie des figures qui comptent. Et lorsque ces feuilles rejoignirent les cabinets de Catherine de Médicis, puis les collections d'un prince du XIXe siècle, elles changèrent de statut : d'outils de travail et d'instruments de mémoire politique, elles devinrent des œuvres d'art à part entière, et le visage de Montmorency, un fragment précieux de l'histoire de France.

Analyse des émotions

Un dessin de Clouet procure une émotion différente de celle d'une peinture. Devant le tableau, on admire une image achevée ; devant le dessin, on surprend le geste même de l'artiste. On voit la main courir sur le papier — les hachures de la pierre noire, le frottis de sanguine sur une joue, une ligne reprise. On perçoit la durée, le temps qu'il a fallu pour capter ce visage, l'attention aiguë d'un regard posé sur un autre. De cette proximité naît une intimité singulière : le vieux Guillaume de Montmorency semble là, présent, respirant presque, avec ses rides et sa barbe grisonnante. L'émotion n'est pas celle de la pompe ni de la majesté, mais celle, plus humaine, de la rencontre — comme si cinq siècles s'abolissaient dans le silence d'un échange de regards.

Secrets & mystères

L'énigme la plus fascinante est celle du voyage de ces feuilles jusqu'à Chantilly. Une large part provient du fonds de Catherine de Médicis, qui avait rassemblé des centaines de portraits peints et dessinés, rangés dans des boîtes selon un véritable système d'archive : cette galerie de mémoire lui servait à identifier les visages des cours et des grands du royaume. Dispersés après sa mort, les dessins furent patiemment réunis au XIXe siècle par le duc d'Aumale, dont la collection — trois cent soixante-six portraits — forme aujourd'hui l'ensemble de Chantilly.

L'attribution de chaque feuille demeure, elle, délicate : entre la main de Jean Clouet, celle de son fils François, et celles des copistes de l'atelier, le partage n'est pas toujours assuré, et les dates de certains portraits restent approximatives. La valeur documentaire de l'ensemble n'en est que plus précieuse : il conserve, côte à côte, les visages d'une France qui s'achemine vers les guerres de Religion.

Le saviez-vous ?

Parmi les trois cent soixante-six portraits de Chantilly se côtoient les acteurs des guerres de Religion : chefs catholiques et chefs protestants, rangés jadis côte à côte dans les boîtes de Catherine de Médicis. La reine, qui passa sa vie à tenter de réconcilier — ou de surveiller — les deux camps, avait réuni là une galerie des visages qui firent et défirent le royaume. C'est pourquoi cette collection est autant une archive de l'histoire de France qu'un trésor artistique : derrière chaque feuille se joue une part des drames du XVIe siècle. Si cet ensemble nous est parvenu intact, on le doit au duc d'Aumale, qui légua Chantilly à l'Institut de France à la condition que rien n'y fût jamais dispersé ni déplacé — un vœu qui a figé le musée dans son accrochage d'origine.

Sources

  1. 1.Jean Clouet, Portrait de Guillaume de Montmorency — RMN-Grand Palais (notice d'œuvre)
  2. 2.Historique des collections — Musée Condé, Chantilly
  3. 3.Les Clouet de Catherine de Médicis — exposition du musée Condé (franceinfo)

Le peintre

Jean Clouet

Jean Clouet

v.1480–1541

Peintre

Rôle : Peintre

Peintre de François Iᵉʳ, Jean Clouet est le portraitiste qui a donné un visage à la première Renaissance française. D'origine probablement flamande, il fond la précision du Nord et la grandeur italienne dans des portraits d'une présence saisissante. Son chef-d'œuvre, le Portrait de François Iᵉʳ (Louvre, vers 1527), fixe pour les siècles l'image du roi-chevalier— soie, or et regard oblique. Il excelle aussi dans l'effigie d'humaniste, avec le Portrait de Guillaume Budé (Metropolitan Museum) et le Portrait d'homme tenant un Pétrarque, et saisit la cour entière dans une extraordinaire suite de dessins aux trois crayons; on lui attribue encore un Portrait de Marguerite de Navarre.Portrait de François Iᵉʳ (Louvre)Portrait de Guillaume BudéPortrait d'homme tenant un Pétrarque

L'ombre: presque aucune œuvre n'est signée, et sa main se confond parfois avec celle de son fils François, au point que la critique débat encore du partage.

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