Devant l'œuvre
Ce que vous regardez n'est pas un tableau, mais des morceaux. Des anges qui jouent d'un instrument, quelques têtes d'apôtres, découpés et remis sous cadre : ce sont les restes d'une œuvre bien plus grande, qui n'existe plus. Pour bien voir ces anges, il faut d'abord accepter qu'ils sont orphelins de leur ensemble — arrachés à la paroi pour laquelle ils avaient été peints.
Cet ensemble, c'était une immense Ascension du Christ, que Melozzo da Forlì peint vers 1480 dans l'abside de l'église des Santi Apostoli, à Rome. Un Christ montant au ciel, entouré d'anges et d'apôtres, occupait la voûte de l'abside. Au XVIIIe siècle, l'église est remaniée et cette partie détruite. Lors des travaux, on ne laisse pas tout disparaître : on sauve des fragments de la fresque, dont ces anges musiciens et des têtes d'apôtres, aujourd'hui conservés à la Pinacothèque vaticane.
Ces fragments sont devenus, à eux seuls, l'une des images les plus célèbres de la Renaissance romaine. Chaque ange tient un instrument — un luth, une viole, un tambourin @@AVERIFIER (liste et identification exactes des instruments) — et paraît suspendu dans le ciel, la tête penchée, absorbé dans sa musique. On les regarde d'en bas, et c'est justement là que se joue le tour de force de Melozzo.
Car ce peintre, formé à la perspective dans le sillage de Piero della Francesca, maîtrise le raccourci, ce que les Italiens appellent le sotto in su : peindre les figures comme si on les voyait par-dessous, en contre-plongée. Les anges ne sont pas posés devant nous : ils flottent au-dessus de nous. Les pieds, les genoux, les visages sont dessinés dans cet angle qui donne l'illusion qu'ils occupent réellement l'espace du ciel. C'est cette grâce solennelle, à la fois savante et douce, qui a rendu ces anges inoubliables.
Symbolisme & lecture iconographique
Les anges musiciens appartiennent à une scène d'Ascension : ils accompagnent la montée du Christ au ciel par leur musique, qui figure l'harmonie céleste, la louange qui s'élève au moment où le divin quitte la terre. Chaque instrument est un chant sans paroles, une manière de rendre visible ce qui, par nature, ne se voit pas : le son, la joie du ciel. Le choix du raccourci, du sotto in su, n'est pas qu'une prouesse technique : il place le spectateur en bas, sur terre, levant les yeux vers un ciel peuplé de musiciens — la position même du fidèle regardant l'abside. La lecture d'ensemble reste toutefois partielle, puisque nous ne voyons plus la composition entière @@AVERIFIER (programme iconographique complet de l'Ascension disparue).
Analyse des émotions
On est d'abord saisi par la douceur : ces visages inclinés, ces mains posées sur les cordes, cette concentration silencieuse de qui écoute autant qu'il joue. Il y a dans ces anges une gravité tranquille, sans agitation, une grâce qui n'appelle pas l'exclamation. Puis vient une autre émotion, plus sourde : celle de regarder des fragments. On devine, autour de chaque ange, l'espace manquant, la grande scène perdue. La beauté de ces morceaux est traversée par l'absence de ce qui les entourait. On admire, et en même temps on mesure ce qui a disparu.
Secrets & mystères
- Ce ne sont pas des œuvres autonomes mais des fragments détachés d'une seule grande fresque : l'Ascension du Christ peinte par Melozzo dans l'abside des Santi Apostoli à Rome.
- Cette abside a été détruite au XVIIIe siècle lors du remaniement de l'église ; les anges musiciens et des têtes d'apôtres ont alors été sauvés et déposés, tandis que la figure du Christ conserve un sort à part @@AVERIFIER (localisation actuelle de la figure du Christ, au Quirinal selon certaines sources).
- Melozzo da Forlì est l'un des grands maîtres du raccourci (sotto in su) : il peint les figures vues d'en bas, comme suspendues au-dessus du spectateur.
- Sa science de la perspective se rattache à l'héritage de Piero della Francesca @@AVERIFIER (nature exacte du lien de formation entre Melozzo et Piero).
- Chaque ange joue d'un instrument différent, ce qui fait de l'ensemble un petit concert céleste — luth, viole, tambourin cités parmi eux @@AVERIFIER (inventaire précis des instruments).
- Les fragments sont aujourd'hui conservés à la Pinacothèque vaticane, où ils comptent parmi les anges les plus célèbres de la Renaissance romaine.
Le saviez-vous ?
Le destin de ces anges tient à une démolition. Quand on défait l'abside des Santi Apostoli au XVIIIe siècle, rien n'obligeait à conserver la fresque : on aurait pu la perdre entièrement avec le reste. En détachant ces fragments du mur, on a sauvé, sans le savoir peut-être, ce qui allait devenir l'image la plus aimée de Melozzo — des anges pensés pour vivre en hauteur, dans le creux d'une abside, et qui vieillissent désormais à hauteur de regard, sous cadre, séparés du ciel pour lequel ils avaient été peints.


