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L'Enlèvement d'Europe, Jean Cousin le Fils

✦ Peinture ✦

L'Enlèvement d'Europe

Jean Cousin le Fils

Faire le puzzle de l'œuvre
Question du jour

Ce tableau servait de dessus de cheminée dans un hôtel particulier de Blois. Qu'est-ce qui a failli le détruire définitivement ?

Devant l'œuvre

Levez les yeux vers ce tableau et imaginez-le à sa place d'origine : il n'était pas fait pour un musée, mais pour couronner une cheminée, dans un bel hôtel particulier de Blois, rue du Vieux-Pont. Cette demeure a été détruite lors du bombardement de 1940 — l'œuvre, elle, avait été mise à l'abri à temps, et c'est pourquoi vous pouvez encore la contempler aujourd'hui. Le sujet vient d'Ovide : Jupiter, épris de la princesse Europe, se change en un taureau blanc d'une douceur trompeuse pour l'approcher sur le rivage. La jeune fille, mise en confiance, monte sur son dos — et le dieu l'emporte alors à travers la mer, jusqu'en Crète. Observez le style : des corps allongés, des proportions étirées, des couleurs nacrées, irisées. C'est la manière de Fontainebleau, cette élégance maniériste que les artistes italiens avaient mise à la mode à la cour de France et que les peintres français, comme Jean Cousin le Fils, ont prolongée après leur départ. Un sujet comme celui-ci était parfait pour un dessus de cheminée : savant, puisqu'il faut connaître sa mythologie pour le lire ; plaisant, puisqu'il offre un beau nu ; et parfaitement convenable, puisque la fable justifie tout. Sachez enfin que ce tableau a changé de nom : on l'a longtemps cru du Primatice, le grand maître italien, avant de le rendre à Jean Cousin le Fils. À Blois comme ailleurs, les attributions voyagent souvent d'un nom à l'autre, au gré des recherches et des certitudes successives. Prenez le temps de noter aussi le format : ce n'est pas un tableau conçu pour être accroché au mur, mais un panneau fait pour s'encastrer au-dessus d'un âtre, dans le prolongement du décor sculpté de la cheminée. C'est pourquoi la composition, un peu étirée en largeur, s'ordonne pour être regardée d'en bas, comme une frise où se déroule le voyage de la princesse sur les flots.

Histoire de l'art — Contexte & Singularité

L'œuvre se rattache à la seconde école de Fontainebleau, prolongement français du maniérisme italien importé par Rosso Fiorentino et le Primatice sous François Iᵉʳ. Cette esthétique se reconnaît à l'allongement élégant des corps, à la souplesse ondoyante des poses, aux coloris clairs et irisés, et à un goût prononcé pour les sujets mythologiques traités avec une grâce désinvolte, où l'érudition le dispute à l'agrément. Jean Cousin le Fils en est l'un des continuateurs à Paris dans la seconde moitié du XVIe siècle, reprenant l'atelier et la manière de son père, lui-même peintre, graveur, verrier et théoricien de la perspective et de la proportion. La confusion fréquente entre le père et le fils complique l'étude de son œuvre, tout comme les réattributions successives : ce tableau, longtemps donné au Primatice, illustre la difficulté à démêler, dans le fonds bellifontain, la main des maîtres italiens de celle de leurs héritiers français, les deux styles étant devenus presque indiscernables. Le motif de l'Enlèvement d'Europe connut une grande fortune dans l'art de cour des Valois, où il servait aussi bien de prétexte à la peinture de nu que de référence savante aux Métamorphoses d'Ovide, bréviaire mythologique des artistes de la Renaissance. La destination de l'œuvre — un dessus de cheminée — témoigne de l'intégration de la peinture mythologique au décor domestique aristocratique, phénomène caractéristique de la Renaissance française qui fit du tableau profane un élément d'ornement et de prestige dans les intérieurs, à côté des tapisseries et des boiseries.

Symbolisme & lecture iconographique

L'Enlèvement d'Europe figure parmi les mythes ovidiens les plus représentés à la cour des Valois, et sa charge symbolique dépasse la seule séduction galante. Europe, enlevée des rivages de la Méditerranée orientale et conduite en Crète, est tenue dans la tradition pour l'éponyme du continent européen : le mythe porte ainsi un contenu quasi géographique et politique, celui d'un déplacement fondateur de civilisation, d'est en ouest. Jupiter métamorphosé en taureau blanc est le vecteur de ce transfert : la ruse divine, la métamorphose animale et le rapt deviennent le récit des origines d'un monde. Pour une cour cultivée, représenter ce sujet, c'était affirmer une filiation avec l'Antiquité et une idée de la translation des empires et des savoirs vers l'Occident. La blancheur du taureau connote la douceur trompeuse et la pureté apparente sous laquelle se dissimule le désir du dieu, piège séduisant tendu à l'innocence ; le rivage et la mer marquent le seuil entre le monde connu et l'ailleurs vers lequel la princesse est entraînée, frontière franchie sans retour. Dans le cadre d'un dessus de cheminée, ce programme chargé prenait une valeur d'ornement savant : le nu mythologique, acceptable parce qu'enveloppé de fable, conjuguait l'agrément visuel et la démonstration de culture, l'érotisme voilé et la référence érudite, sans jamais verser dans l'austérité moralisatrice. L'image flattait ainsi le commanditaire en le posant en héritier de la culture antique, tout en ornant sa demeure d'une scène plaisante.

Analyse des émotions

La légèreté maniériste de ce tableau est celle de l'art de cour sous les derniers Valois : une élégance désinvolte, des corps étirés aux proportions idéalisées, des coloris nacrés et irisés qui baignent la scène d'une clarté irréelle. L'œuvre ne cherche pas à bouleverser mais à charmer — elle propose le plaisir d'une fable savante et la séduction d'un nu enveloppé de mythologie, sans drame ni pathos. L'émotion qu'elle suscite tient à cette grâce raffinée, à cet équilibre entre érudition et agrément, propre à une peinture conçue pour orner et flatter autant que pour raconter. On y goûte le plaisir aristocratique d'une antiquité rêvée, aimable et distante, où même un rapt divin se fait spectacle gracieux.

Secrets & mystères

Le tableau fut longtemps attribué au Primatice, maître italien de Fontainebleau, avant que des études plus récentes ne le rendent à Jean Cousin le Fils — réattribution typique des aléas qui affectent le fonds bellifontain, où plusieurs œuvres cataloguées sous des noms italiens prestigieux se sont révélées françaises, et inversement, au gré des recherches. La confusion persistante entre Jean Cousin le Fils et son père, Jean Cousin l'Ancien, auteur d'Eva Prima Pandora au Louvre, ajoute à l'incertitude, d'autant que le fils, reprenant l'atelier paternel, laissa une production inégale où il n'est pas toujours aisé de reconnaître sa main propre. L'œuvre provient d'un hôtel particulier de la rue du Vieux-Pont à Blois, détruit par le bombardement de juin 1940, dont elle avait été prélevée à temps — hasard heureux qui lui épargna la destruction.

Le saviez-vous ?

L'hôtel particulier qui abritait ce tableau, rue du Vieux-Pont à Blois, fut anéanti par le bombardement de juin 1940 qui détruisit plusieurs centaines de maisons anciennes et quelques-unes des plus belles demeures Renaissance de la ville. L'œuvre, prélevée auparavant, survécut à la disparition de la maison — rappel que le sort des peintures tient parfois à quelques semaines et à une simple décision de mise à l'abri, qui sépare ici l'œuvre sauvée du décor à jamais perdu. Bien d'autres dessus de cheminée mythologiques du XVIe siècle ont disparu avec les demeures qu'ils ornaient, ce qui fait de ce panneau l'un des rares témoins conservés d'un usage décoratif autrefois répandu dans les hôtels particuliers de la Renaissance.

Sources

  1. 1.RMN — L'Enlèvement d'Europe, attribué à Jean Cousin, huile sur bois
  2. 2.AGORHA (INHA) — Cousin, L'Enlèvement d'Europe (vers 1570)
  3. 3.Webmuseo — Château de Blois, L'Enlèvement d'Europe (dessus de cheminée, 860.1.11)

Le peintre

Jean Cousin le Fils

Jean Cousin le Fils

v.1522–v.1594

Peintre

Rôle : Peintre

Peintre, graveur et géomètre, Jean Cousin le Fils prolonge l'œuvre de son père et incarne le maniérisme savant de la seconde Renaissance française. Formé à Sens puis installé à Paris, il met la science de la perspective au service d'un art cérébral et inventif. Son Jugement dernier (Louvre), fourmillant de corps minuscules dans un espace vertigineux, est l'un des tableaux les plus ambitieux peints en France au XVIᵉ siècle. On lui doit aussi un Enlèvement d'Europe et le Livre de Fortune, recueil de plus de deux cents dessins allégoriques.Le Jugement dernier (Louvre)L'Enlèvement d'Europe

La nuance est réelle: père et fils partagent le même nom et le même atelier, si bien que plusieurs œuvres— à commencer par la célèbre Eva Prima Pandora, plutôt donnée au père— passent de l'un à l'autre au gré des érudits.

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